« Ariane, jeune fille russe », Surgit amari aliquid   

Surgit amari aliquid

Leur vie se régla. Constantin ne voyait jamais Ariane dans la journée, qu’elle passait à l’Université. Il allait à ses affaires qui étaient importantes. Une fois il déjeuna avec sa maîtresse en titre, la baronne Korting, la plus jolie femme de Moscou qui voulut bien s’étonner de son peu d’empressement. Il s’ingénia à y trouver des excuses.

Mais chaque soir, il rejoignait, à huit heures et demie, à la Sadovaia, son étudiante en houppelande, chaque soir ils descendaient à pied jusqu’à l’hôtel National, chaque soir ils se couchaient dans une chambre chaude et obscure et, minuit sonné, se rhabillaient pour refaire le trajet en sens inverse, causant tous deux, le long du chemin, avec la plus vive animation et un mutuel plaisir.

Elle avait sur toutes choses des opinions tranchées qu’elle émettait avec un ton de certitude qui ne souffrait pas la contradiction ; elle échafaudait des systèmes du plus extrême matérialisme, ne laissant aucune place au sentiment, raillant impitoyablement la pitié et l’amour. Parfois il s’amusait à ruiner d’un mot les merveilleux châteaux qu’elle élevait si prestement dans les airs. Mais le plus souvent il la laissait donner libre cours à sa fantaisie. Elle allait ainsi comme grisée à travers le monde des idées. Et il ne cessait d’admirer le jeu sain de ce cerveau, la force jaillissante et claire de la pensée. Constantin Michel connaissait le monde, Londres, New-York, Rome, Paris. « Avec un rien de poli, pensait-il, avec cette élégance de tournure que l’on n’apprend tout de même qu’en Occident, avec le ton et le vocabulaire de la bonne société de là-bas, est-il une seule des capitales de l’univers, où, après un court stage et la mise au point indispensable, cette petite fille russe ne triompherait pas ? Les esprits les plus délicats en feraient leurs délices. »

Il ne pouvait imaginer une compagne plus attrayante. Elle l’excitait à penser et le tenait dans une fièvre d’idées et de sensations sans cesse renouvelées.

Il sentait en elle les richesses inépuisables de la nature russe, ce don, cette générosité et ce gaspillage de soi qu’elle comporte. « Il ne manque à cette fille qu’une méthode, pour atteindre aux plus hauts sommets, ou bien la présence d’un homme supérieur ; mais il faut avouer, conclut-il, que les hommes ici ne sont pas à la hauteur de leur tâche. »

Chaque jour, Constantin Michel attendait impatiemment les heures qui lui ramenaient Ariane. Il la comparait à la baronne Korting qui l’emportait par la beauté, qui était bonne, et douce, et facile, mais qui, à trop vivre en Occident, avait pris l’artificiel qui règne dans les salons de France et d’Angleterre. Il n’avait aucun reproche à lui adresser, – sauf le plus grand du monde : il s’ennuyait auprès d’elle.

Auprès d’Ariane, l’ennui était inconnu. On ne pouvait même en concevoir la notion, tant elle était diverse, amusante, gaie, sérieuse contredisante, fantasque, difficile, ombrageuse, enfermée dans son amour-propre comme dans une forteresse inexpugnable.

Quand il l’avait à dîner, c’était une bonne fortune. Un souper – plus rare – prenait l’allure d’une fête. Les longues promenades entre la Sadovaia et le National leur paraissaient trop courtes. Ils s’attardaient à causer dans la nuit et, sur le seuil de la porte, prolongeaient encore la conversation.

Mais, dans l’appartement de l’hôtel National, une autre Ariane apparaissait. Il était en face d’une femme qui lui restait étrangère. Du jour où il l’avait eue, il avait pensé que les rapports naturels entre amant et maîtresse s’établiraient entre eux. Il reconnaissait maintenant son erreur. Il croyait l’avoir conquise et, à chaque fois, la conquête était remise en question. Il sentait n’avoir fait aucun progrès. Sa maîtresse ne lui appartenait que par une fiction. En réalité, elle était insaisissable ; elle lui échappait. Il l’embrassait ; elle se laissait embrasser et y prenait plaisir, mais jamais d’elle-même elle ne venait à lui, dans un mouvement spontané de tendresse.

Il lui en fit un jour la remarque. La réponse qu’il reçut le glaça :

– N’y faites pas attention, dit-elle, je suis toujours ainsi...

« Détestable éducation, pensa Constantin Michel. Quels sots a-t-elle connus avant moi ? »

Dans le lit, elle continuait à « faire la morte ». Pourtant Constantin sentait parfois la pression involontaire d’un bras qui le serrait contre elle. Une fois seulement, elle se laissa aller jusqu’à se plaindre d’avoir à se lever, s’avouant brisée de fatigue. Il fallut une semaine pour qu’elle admît que la porte de la chambre fût ouverte sur le salon où l’électricité restait allumée. Pourtant elle n’alléguait pas des scrupules de pudeur. Elle descendait du lit, gagnait la salle de bain et revenait se coiffer nue devant la glace avec la tranquille assurance d’une jeune fille bien faite qui n’a rien à cacher.

Chaque rencontre était ainsi un combat entre l’ardeur de l’homme et la froideur de la femme. L’irritant était que Constantin sentait cette froideur calculée, commandée par un effort de volonté. Il n’usait d’aucune contrainte pour amener Ariane dans son lit. Elle y venait de son propre gré ; mais lorsqu’elle s’allongeait dans les draps, elle semblait mourir à elle-même... Elle qui debout ne pouvait se taire, restait silencieuse, les yeux ouverts. Le mieux qu’il en put tirer dans la première semaine de leur liaison, alors qu’il murmurait à son oreille les mots éternels que les amants disent à la femme qu’ils possèdent, fut un nitchevo entre deux tons.

Au dehors, ils causaient librement comme deux amis. Au lit, il retrouvait l’ennemie, celle qu’il faut toujours vaincre et qui ne s’avoue jamais vaincue.

Ce combat excitait Constantin Michel et il se jurait d’en sortir vainqueur. Cependant il était blessé jusqu’au fond de lui par l’attitude dont Ariane ne se départait pas.

Mais ce n’étaient encore qu’escarmouches.

À la quatrième ou cinquième soirée, comme elle se rhabillait et qu’il fumait une cigarette assis au pied du lit, il fit, sans même y prendre garde, deux de ces questions banales que les hommes posent à leur maîtresse sortant de leurs bras.

Elle ne répondit pas. Il répéta la phrase.

Sans lever la tête vers lui, sans s’arrêter de rattacher ses bas, elle répondit avec nonchalance, comme si elle ne sentait pas le venin de sa réponse :

– J’attends la troisième question, celle que tous les hommes qui m’ont eue ont posée après les deux que vous venez de faire...

Constantin Michel pâlit. Il eut la force de se maîtriser, de ne pas ajouter un mot. Il termina sa cigarette, passa à la salle de bain, y resta plus longtemps que d’habitude. Lorsqu’il en sortit, minuit était sonné.

– Allons, dit-il.

Elle s’approcha de lui, s’appuya sur son bras et demanda :

– Qu’avez-vous aujourd’hui ? Vous paraissez triste. Je n’en suis pas la cause ?

– Rien, petite fille, rien, tu es délicieuse, comme toujours.

Car il la tutoyait maintenant, mais elle continuait à dire vous.

En chemin, ils se disputèrent sur une question de philosophie, l’un et l’autre défendant sa position avec violence, presque avec aigreur. Finalement Constantin Michel éclata de rire :

– Où diable allons-nous chercher nos sujets de querelle ? dit-il.

Et il embrassa Ariane qui se défendait encore.

Le lendemain soir la lutte recommença, mais d’une façon plus gardée, l’un et l’autre adversaire s’efforçant de ne pas se découvrir.

Constantin voulait savoir pourquoi Ariane Nicolaevna qui avait le droit du choix et l’avait exercé plus d’une fois l’avait pris lui, Constantin Michel, et s’était donnée à leur troisième rencontre. Il n’imaginait pas d’être irrésistible. Ariane ne l’aimait pas. Mais, quelle que soit la liberté qu’une jeune fille s’accorde, il est difficile d’admettre qu’elle va jusqu’à prendre un amant comme un homme choisit une maîtresse, souvent pour une heure. Pourquoi était-elle là près de lui ? Par des voies détournées, il tâchait d’obtenir un éclaircissement sur ce point.

Il parla donc de la fameuse soirée de Boris Godounof et il revint sur la première impression qu’il avait eue d’elle, la longue hésitation entre « jeune femme » et « gamine ».

– Et toi, dit-il, qu’as-tu pensé de moi, car enfin la première impression commande tout le reste ?

– Moi, fit-elle, je me suis dit : « Il est dans ma série », car il faut vous avouer qu’à mon expérience, seuls les hommes blonds ont du tempérament. Les bruns font de l’effet, mais ce n’est que feu de paille. On les prend ; il ne vous reste rien dans les mains... La sagesse est de revenir après quelques essais malheureux à ce que l’on a éprouvé bon...

Elle bavardait ainsi agréablement, comme si elle parlait du soleil ou de la pluie de ce jour de mai.

Constantin Michel crut avaler une drogue amère. Il sentait qu’on ne répond à une provocation de ce genre que par une rouée de coups. Mais il fallait gagner la bataille, et d’abord du temps. Il prit une cigarette, l’alluma, et avec un bon sourire naturel il gronda affectueusement :

– Ariane, Ariane, voilà des choses que l’on pense, mais qu’on ne dit pas. Tu n’es qu’une petite cosaque.

– Oh, fit-elle, j’ai horreur de mentir ; c’est trop difficile ; alors je dis les choses comme elles me viennent. Vous avez dû vous en apercevoir... Je suis sans habileté et sans ruse, avouez-le. Ma conduite avec vous l’a montré. M’en voudriez-vous ?

Il n’eut tout de même pas la force de la prendre dans ses bras et de la baiser sur les lèvres, comme il eût été politique de le faire. Il avait encore dans la bouche un arrière-goût d’amertume qui ne devait pas disparaître de sitôt. Il se borna à quelques chaudes et banales protestations :

– Au fond, dit-il, tu me plais parce que tu es toi-même. Cela comporte bien quelques inconvénients. Mais les avantages l’emportent. Évidemment tu dis avec simplicité des choses qu’une femme en Occident se ferait tuer plutôt que d’avouer. Faut-il reconnaître qu’une fois le premier moment d’étonnement passé, cette franchise un peu rude a son prix ? Peut-être même finirai-je perversement par y trouver du charme.

Mais ce même soir, rentrant à pied vers une heure de la Sadovaia, Constantin serrait les poings et exhalait sa colère. Il se sentait attaqué, bafoué, par cette petite fille qui, avec ses airs de ne pas y toucher, l’avait blessé à un point sensible, entretenait chaque jour la blessure ouverte et l’envenimait avec un art savant. Car enfin quel que soit le degré de franchise que l’on se permette, il faut que l’amour, même physique, s’entoure de certaines illusions. À l’éclairer brutalement et de tel côté, on le met en fuite. Il faut chasser loin de soi l’idée qu’on se rencontre dans les bras d’une femme avec les ombres plus ou moins effacées de ses prédécesseurs. Ce sont choses auxquelles on ne pense point, lorsqu’on est sain d’esprit, à moins peut-être qu’on ne soit éperdument amoureux. Or Constantin Michel se déclarait sain d’esprit et pas amoureux. Certes il tenait à Ariane et de plus d’une façon ; elle avait la saveur d’un jeune fruit délicieux déjà mûr, dont l’acidité, par places, fait grincer un peu les dents. Mais d’amour il n’était pas question. Donc il lui était facile d’oublier le passé d’Ariane.

Et voilà que ce démon de fille le lui ramenait sous les yeux sans cesse et l’obligeait à le regarder en face. D’abord il avait cru qu’elle agissait ainsi par maladresse, par ce manque d’instinct qui, chose curieuse, se fait sentir si souvent chez les femmes les plus intelligentes. Il y avait là peut-être une faute d’éducation ; tante Varvara qui se racontait librement à sa nièce devait en être responsable, et ce milieu de province russe... Il suffirait d’avertir Ariane Nicolaevna.

Mais Constantin reconnut bien vite son erreur. Non, ce n’était pas au hasard qu’elle parlait ainsi. Il devinait en elle un plan médité, une offensive pourpensée et qui se prolongerait. Un sûr instinct l’avertissait qu’Ariane savait où le blesser et qu’elle gardait prise sur lui.

Et pourtant il était impossible de la laisser continuer ainsi sous peine d’être empoisonné.

À ce point de ses réflexions, Constantin Michel fit volte-face. « Au fond, se dit-il, de quoi est-ce que je me préoccupe ? J’ai une fille délicieuse et fraîche dans mes bras chaque soir, et le partenaire de conversation le plus amusant que j’aie jusqu’ici rencontré. Dans un mois ou six semaines, j’aurai quitté la Russie ; nous ne nous reverrons de notre vie. Laissons les choses aller leur cours. »

Il parlait ainsi, mais ce n’étaient que des mots, car il gardait au fond de lui le goût d’amertume que le poison distillé par Ariane Nicolaevna y avait versé. Comme il s’amusait à tâcher de voir clair, il se dit : « Pourquoi est-ce que je prête tant d’importance au passé de cette jeune fille ? Peut-être me suis-je attaché à elle plus que je ne le pense. Ah ! cela serait une belle folie ! Devenir amoureux d’une fille, jeune, mais au passé lourd, et qui est tombée dans mes bras sans offrir la moindre résistance, parbleu, comme elle serait tombée dans les bras du voisin si je n’avais pas été là ! Elle est riche de sa jeunesse et de son esprit, mais elle a un défaut, qui, à la longue, me la rendra insupportable : elle est méchante. Elle sait déjà me faire souffrir. Mais quoi ? elle n’usera de cette science détestable qu’autant que je le voudrai. Je suis libre ; le jour où je serai fatigué d’elle, je m’en irai. Pour l’instant, seul le désir de vaincre la froideur qu’elle affecte m’attache à elle. Cela, et rien de plus. »

Et il se mit à rêver à l’avenir proche. Où serait-il dans un mois ? à Constantinople ou à New-York, bien loin en tout cas d’Ariane Nicolaevna. Il avait à travailler. Et puis où qu’il allât, il rencontrerait d’autres femmes. La vie est innombrable. Quel ridicule de penser l’enfermer sous la houppelande noire d’une petite étudiante à l’Université de Moscou !

Constantin Michel avait marché vite. Il arriva de bonne humeur à l’hôtel National et avant de remonter chez lui soupa légèrement. Quand il entra dans sa chambre à coucher, il y régnait encore une odeur faible, mais pénétrante, celle qu’il avait respirée quelques heures auparavant sur la nuque d’Ariane Nicolaevna. Le lit était défait. Il semblait qu’un souffle de volupté montât des draps entrouverts qui avaient gardé la chaleur de leurs deux corps. Il eut une envie irrésistible de serrer Ariane dans ses bras, de lui parler durement, de lui dire qu’il était le maître, qu’il ne souffrirait pas une fois de plus ses insolences, puis de la prendre, de la caresser sans fin, et de passer une nuit, toute une nuit, le long d’elle, de s’endormir en la touchant, de se réveiller avec ce jeune corps appuyé sur le sien... Et peut-être alors entendrait-il encore cette voix, cette voix humble, enfantine qui n’avait résonné qu’une fois à son oreille, mais qu’il ne pouvait oublier et qu’il cherchait à retrouver dans la bouche d’Ariane, qu’il attendait, sans se l’avouer, chaque jour comme un miracle promis, la voix qui avait dit le premier soir : « Mais je ne me défends pas. »

Constantin Michel resta assis sur le lit. Soudain il bondit :

– Ah ! je deviens fou !... Je vais te montrer si je suis libre, petite Ariane de nulle part.

Il courut au téléphone, demanda le numéro de la baronne Korting. Malgré l’heure avancée, elle n’était pas couchée. Constantin Michel apprit à cette femme charmante qu’il avait enfin un peu de temps à lui, et lui demanda la grâce de dîner avec elle le lendemain. La baronne Korting ne cacha pas le plaisir avec lequel elle se rendrait à cette invitation.

Le jour suivant vers huit heures, alors qu’Ariane était chez elle, il l’appela au téléphone, lui dit qu’il avait un dîner d’affaires impossible à remettre, qu’il était désolé de ne pas la voir, mais qu’il comptait sur elle le lendemain, comme d’habitude.

Elle répondit simplement :

– Bien, à demain, et raccrocha le téléphone.