« Ariane, jeune fille russe », La baronne Korting   

La baronne Korting

Une heure plus tard, il dînait avec la baronne Korting qu’il connaissait depuis quelques années. C’était une femme qu’il était flatteur pour un homme de montrer, car elle était belle, d’une de ces beautés qu’on ne discute pas et qui font retourner dans la rue jusqu’aux marmitons. Elle était bonne. Jamais Constantin ne l’avait entendue dire une méchanceté à l’adresse de quiconque. Elle ne manquait pas de finesse dans les choses de l’amour où la plus simple femme s’entend mieux et voit plus clair que l’homme. Enfin elle mettait Constantin Michel sur un piédestal et déclarait à qui voulait l’entendre qu’il était « incomparable ».

Aussi Constantin lui était resté attaché. Elle semblait être la seule chose fixe dans l’existence errante qu’il menait. C’est ainsi qu’un hiver il avait passé un mois à Nice avec elle ; une autre fois, une partie du printemps à Paris et, enfin, il l’avait retrouvée deux fois à Moscou lorsqu’il y était venu pour ses affaires.

Il voulait l’emmener au restaurant, mais par téléphone elle le pria de dîner chez elle. Il retrouva avec plaisir une maison bien montée, une table élégante et soignée et ses yeux regardèrent avec admiration la baronne Korting vêtue d’un élégant déshabillé de la rue de la Paix. Elle le reçut à merveille, le gâta, le choya, l’entoura de mille attentions, fit fumer autour de lui l’encens dont elle avait l’habitude d’entourer son dieu. Elle lui demanda les dernières histoires de Londres et de Paris ; elle lui raconta les plus récents scandales de Pétersbourg et de Moscou. Où était-il ? Partout et nulle part, et pas plus en Russie qu’ailleurs. Le maître d’hôtel lui-même était italien et la baronne Korting était toute polie au vernis occidental. Pourquoi pensa-t-il, au moment même où il se posait cette question, à la petite fille pâle de la Sadovaia ? Celle-là était bien de son pays, malgré sa culture européenne. Il chassa ces pensées.

La baronne Korting que ses intimes appelaient Olga l’y ramena en lui demandant ce qu’il faisait de ses soirées. On ne le voyait nulle part. Il allégua des conférences avec des gens d’affaires occupés dans la journée. Olga avec une logique féminine lui dit :

– Eh bien, alors, arrangez-vous pour prendre le thé chez moi. Vous savez que je serai toujours libre à l’heure qui sera la vôtre.

Il resta fort tard chez cette aimable femme et le ciel s’éclairait à l’orient lorsqu’il traversa les rues vides pour regagner son hôtel. Il avait les nerfs tranquilles et l’esprit en paix. « C’est tout de même la sagesse, se disait-il, et la sécurité, l’otium cum dignitate des Latins, car après tout je suis à la merci d’un caprice de cette fille changeante. J’ai tout et je cherche encore autre chose. C’est absurde. Je vais liquider l’histoire de la Sadovaia. J’ai un voyage à faire à Kief qui arrivera de la façon la plus opportune pour couper court à cette aventure, car, au fond, ce n’est que cela. Et je vais hâter mon départ. »

N’empêche que, vers sept heures du soir, Constantin Michel se surprit à être assez nerveux à l’idée qu’Ariane pourrait se décommander par téléphone. Il était certain qu’elle le ferait uniquement par manière de représailles et pour se venger d’avoir été abandonnée la veille. Mais il en fut pour sa nervosité. Ariane ne téléphona pas et, à huit heures et demie, elle parut avec l’exactitude qui lui était coutumière dans l’encadrement de la porte de la Sadovaia.

Il fut frappé par sa minceur, sa délicatesse, le frêle de toute sa personne. Dans le front et dans les yeux seulement on lisait une force. Et soudain, il eut pour elle un sentiment nouveau, bien étrange chez lui, celui de la pitié. Il sentit qu’elle était une petite fille, malgré tout, une petite fille lancée seule dans les tourbillons dangereux de la vie. Elle y serait broyée, comme tant d’autres qui la valaient et qui s’avançaient pleines de courage avec un air de défi, la tête haute, vers la tempête. Et voilà qu’au tournant du chemin, elle s’était heurtée à un roc dur, à lui, Constantin Michel. Il eut une brève vision de l’avenir. « Cette histoire finira mal pour toi, mon enfant, pensa-t-il. Quoi que tu en aies, tu t’attacheras à moi, et un beau jour je partirai pour New-York ou Changhaï, te laissant seule, perdue au milieu de cette mer humaine qu’est la Russie. »

Il eut un moment d’émotion indicible. Il pardonna à Ariane son passé trouble. Elle avait eu, elle aussi, si jeune, un idéal, et ne l’ayant pas atteint, elle faisait payer ses erreurs à ceux qu’elle rencontrait.

Il passa un bras sous celui de la jeune fille, le serra contre le sien et la conduisit à l’hôtel. Pendant toute la soirée, il ne fut que douceur et gaieté. L’humeur de son amant n’échappa pas à Ariane. Elle se laissa entraîner par le flot irrésistible de tendresse qui sortait du cœur de Constantin Michel. Pour la première fois, elle oublia son rôle, se pressa contre lui, se blottit dans ses bras et, sortie du lit, raconta les plus folles histoires sur son enfance – époque sans danger aux yeux de Constantin.

Ce fut un bref entracte. Peu de jours après, la lutte sournoise, implacable, recommença. Un soir, comme Ariane était souffrante et qu’ils prenaient le thé dans leur petit salon, elle commença à parler de leurs relations. Elle le remercia d’en avoir défini le caractère avec tant de précision et de prévoyance, dès avant qu’elles eussent commencé.

– Je reconnais bien là, dit-elle, mon ami si sage, si averti de tout. Grâce à vous, tout est clair entre nous. Il n’y a place pour aucune ambiguïté. En somme, je suis libre ; vous l’êtes aussi. Nous avons formé une association temporaire à la recherche du plaisir. Je ne vous le cache pas : vous avez su me le donner.

– C’est beaucoup, interrompit Constantin. Tu connais les vers de Vigny :

... C’est le plaisir qu’elle aime.

L’homme est rude, il le prend et ne sait le donner.

– Je ne connais pas les vers, continua-t-elle, mais comme on dit, je crois, je connais la chanson (Constantin Michel s’en voulait amèrement de sa citation). Et puis, nos causeries ne sont pas un mince agrément dans l’affaire. À l’ordinaire, les hommes sont si niais. Dès qu’on en a tiré ce qu’on leur demande, les voilà muets...

Constantin commença à grimacer intérieurement. Mais comment arrêter Ariane ? Il essaya de dévier la conversation. Avec une logique supérieure, Ariane y revint :

– Mais, puisque nous sommes libres, nous avons le droit de faire ce qu’il nous plaît. Vous pouvez avoir une maîtresse (Bon, elle a appris mon histoire, pensa Constantin)... et je puis prendre un amant. Nous ne nous tromperions pas, puisque nous ne nous aimons pas et que nous nous donnons un avertissement préalable.

– Ah ! par exemple, non ! Je ne suis pas pour le partage, cria Constantin qui, sur ce terrain, vit la possibilité de laisser cours à ses sentiments. Non, cent fois non ! Tant que tu es à moi, tu n’es à personne d’autre. Tiens-le-toi pour dit.

– Et si tout de même j’avais un amant ? Vous ne le sauriez pas.

– C’est ce qui te trompe. Je le saurais, et tout de suite.

– Et alors ?...

– Ma chère enfant, à mon vif regret, tout serait fini entre nous.

Il dit ces mots sans colère, mais avec une netteté d’accent qui parut faire impression sur Ariane.

Elle revint peu après, de biais, à la question qui l’occupait :

– Et pourtant vous ne m’aimez pas.

– Cela est une autre question, repartit Constantin, mais pour le temps où tu m’appartiens, je ne te cède à personne.

– Vous êtes bizarre, fit Ariane.

– Je suis comme je suis, et il n’y a pas à discuter. Les choses sont au net sur ce point. Maintenant changeons de sujet.

Avec une apparente indifférence, ils commencèrent à parler sur un thème banal.

Mais comme elle se levait pour partir, Constantin fut emporté par un élan soudain. Il mit Ariane contre le mur, lui appuya les deux mains sur les épaules et, les yeux fichés dans les siens, lui dit :

– Je ne sais quel jeu tu joues ici, petite fille. Si tu veux te battre, eh bien, battons-nous. Mais je t’avertis que tu n’auras pas raison de moi. De nous deux, c’est moi qui l’emporterai, sois-en sûre. Et veux-tu que je te dise ce qui t’arrivera ? Que tu le veuilles ou non, tu m’aimeras. Tu m’aimeras avec ta tête diabolique, avec ton cœur que j’ignore, avec ton corps que je connais.

Sous sa main, il sentit l’épaule gauche d’Ariane qui essayait de se soulever. Mais il la tenait fortement et l’épaule indiqua seulement le geste tenté qui, ne pouvant se développer, avorta.