« Ariane, jeune fille russe », Mouvement imprévu   

Mouvement imprévu

Cependant Constantin voyait trois ou quatre fois par semaine, dans l’après-midi, la baronne Korting et chaque soir Ariane. Faisait-il des progrès avec cette dernière, rien ne l’indiquait. Déjà on touchait au milieu du mois de mai. Ariane était toujours semblable à elle-même. Un jour, elle se montrait gaie, enfantine, pleine d’anecdotes et de mots charmants. Le lendemain, avec un art incomparable dans la négligence étudiée, elle revenait sur les thèmes détestés et semblait s’y complaire.

– Tu ne mens pas assez, lui disait en riant Constantin. Tu n’as pas encore compris le secret du bonheur qui est dans une illusion chèrement nourrie et jalousement respectée.

– Il y a plus d’une façon d’être heureux, répondait-elle. Qui sait si la mienne ne vaut pas la vôtre ? Puis-je me plaindre de la vie, ajouta-t-elle, n’ai-je pas un amant beau et intelligent ?

– Ariane, je n’aime pas qu’on se moque de moi.

– Mais enfin puisque je vous ai choisi entre tant d’autres, sans me donner le temps de la réflexion, il faut bien que votre physique, votre physique seulement, Monsieur, ait quelque chose d’irrésistible. Car, au vrai, l’étudiant qui m’accompagnait au théâtre est assez séduisant. Mais vous êtes mieux, puisque je suis ici à cette heure au lieu d’être dans ses bras... Le pauvre garçon ! Il m’avait fait depuis trois mois la cour la plus assidue, la plus respectueuse. Il croyait bien toucher au bonheur. La soirée au Grand Théâtre devait être décisive. Songez ! Il avait commandé une automobile ! Nous allions souper chez Jahr...

Constantin Michel avait les nerfs en boule. Pour se punir lui-même, il demanda, comme un flagellant qui veut encore être battu :

– Eh bien, que serait-il arrivé ?

– Ce qui arrive dans ces cas-là, cher et excellent ami. Nous aurions soupé et bu du Champagne. Puis nous serions revenus en automobile...

– Et alors ? dit Constantin d’une voix froide. A-t-il un appartement ? On ne reçoit pas les gens au milieu de la nuit dans les hôtels convenables.

– Restent les hôtels qui ne sont pas convenables, reprit la jeune fille. Et puis, du parc Petrovski au centre de Moscou, il y a vingt minutes. Et l’on peut allonger le chemin. Une automobile fermée, les secousses, l’ivresse du souper, un bras pressé autour de la taille, des lèvres passionnées sur votre cou... Enfin, je ne suis pas de bois, conclut-elle, et vous le savez mieux que personne...

 

Le lendemain de cette soirée, Constantin décida son départ pour Kief et l’annonça à la baronne Korting dans l’après-midi. Le soir, il avertit Ariane. Elle sursauta :

– Comment, vous partez le jour même de mon anniversaire ! Ce n’est pas gentil !

C’était la première fois qu’elle manifestait un sentiment à son endroit.

Il la prit dans ses bras.

– Il fallait me le dire, petite fille, fit-il. Comment pouvais-je savoir ? En tous cas, nous dînerons ensemble demain. Je ne pars qu’à onze heures et pour une semaine. À propos, quel âge as-tu donc ?

– Mais, dix-huit ans.

– Comment, dix-huit ans ! Tu m’avais laissé croire que tu en avais au moins vingt.

Il semblait qu’elle l’eût trompé sur un point de capitale importance.

– Dix-huit ans ! répétait-il, dix-huit ans !... C’est inimaginable ! on n’a pas dix-huit ans !... Alors, quand je t’ai connue, tu n’en avais que dix-sept ! Tu aurais bien pu me le dire, tu aurais dû me le dire !

Il était au comble de l’exaspération.

Elle le calma :

– Je ne vois pas ce que nos âges ont à faire dans notre aventure. Je ne vous ai jamais demandé le vôtre. Quand nous nous sommes rencontrés – jour béni, jeta-t-elle ironiquement – il me manquait un mois pour avoir mes dix-huit ans. Qu’est-ce qu’un mois ?... Vous n’allez pas me chercher querelle pour un mois.

Mais Constantin Michel ne se remettait pas et l’ébranlement produit en lui par ce qu’il appelait un « fait nouveau » eut une suite inattendue presque immédiate.

Ariane racontait des histoires de sa tante Varvara. Elle commentait la sagesse de cette vie, son équilibre parfait, l’art avec lequel Varvara Petrovna avait su ne cueillir que les roses de l’amour.

– Tante Varvara m’a dit, continua-t-elle, qu’elle n’a jamais passé une nuit entière avec aucun de ses amants. Il faut savoir partir ou les congédier à temps. Selon elle, dormir ensemble est le plus sûr moyen de tuer l’amour. On dort mal, on se réveille de mauvaise humeur. On est laid dans la lumière du matin. Il faut voir son amant lorsqu’on est coiffée et arrangée, s’habiller et se déshabiller pour lui plaire. La promiscuité, c’est bon pour les gens mariés. Mais le mariage n’est ni l’amour, ni le plaisir...

– Ta tante, interrompit Constantin, avec toute son expérience ne connaît pas grand-chose de la vie. Si libre qu’elle soit, c’est une femme à système et, sur ce que tu m’en dis maintenant, j’ai assez médiocre opinion d’elle. Entre gens qui s’aiment, petite fille, il n’est pas question d’heures ; ils ne se quittent ni jour ni nuit, déjeunent et dînent à la même table, s’endorment ensemble et se réveillent l’un à côté de l’autre. Tu trouves agréable, toi, quand nous partageons le même lit et que nous sommes si près l’un de l’autre qu’il n’y a rien ni matériellement ni moralement entre nous, lorsque la chaleur du lit commun nous pénètre et nous engourdit, lorsque du bout de tes pieds jusqu’à la tête tu me sens près de toi, que ton corps s’adapte à mon corps, que nous semblons vivre d’une même vie et que le battement de ton cœur se confond avec le battement du mien, tu trouves agréable de t’arracher à moi, de te lever, de t’habiller ? Tu ne sens pas le mur qui aussitôt s’élève entre nous avec chaque pièce de vêtement que tu revêts. Tu redeviens une étrangère ; tu redeviens l’ennemie.

Constantin, s’était étrangement échauffé et s’étonnait lui-même. Ariane battit des mains et le persifla.

– Comme vous êtes éloquent !

– Ce sont les folies de ta tante qui m’exaspèrent, reprit Constantin Michel. Il ne s’agit ni de toi, ni de moi. Le diable l’emporte ! Quelles idées a-t-elle pu te fourrer dans la tête ?

Il marcha dans la chambre longuement. Ariane se taisait.

Soudain, il s’arrêta devant elle.

– Sais-tu ce que nous allons faire ? Quand passes-tu ton dernier examen ?

Elle indiqua une date éloignée de huit jours.

– Très bien, continua-t-il. Je serai de retour de Kief. Tu auras fini ton Université. Tu as besoin de prendre l’air. Je veux me reposer aussi. J’ai beaucoup travaillé. Et puis Moscou me donne étrangement sur les nerfs. Je t’emmène en Crimée, nous passerons quinze jours au soleil du Midi, dans les rochers rouges, au bord de la mer, parmi les fleurs et sous les arbres. Nous vivrons comme des dieux ; nous ne penserons pas, nous ne nous disputerons pas. Voilà mon plan ne varietur. Il ne reste qu’à obéir.

À peine avait-il terminé qu’il restait stupéfait de ce qu’il avait dit. Dans quoi se lançait-il ? Est-ce ainsi qu’il entendait liquider l’aventure où il était engagé ? Certainement, au contact irritant d’Ariane, il perdait la raison.

Cependant, d’une voix tranquille, elle élevait des objections. Au jour où elle terminait ses examens à Moscou, sa tante l’attendait. Elle recevait trois ou quatre lettres par semaine qui l’imploraient de ne pas perdre une heure. La liaison de Varvara et du beau docteur devait tourner au drame. Ariane était nécessaire là-bas. Ses amis aussi, qui avaient leurs droits, comptaient sur sa présence. Enfin une autre raison, à laquelle elle fit allusion tout en la laissant dans l’ombre, l’obligeait à rentrer à date fixe.

Plus elle parlait, plus Constantin se prouvait à lui-même l’excellence de son plan. Il conclut l’entretien en lui disant avec la calme assurance dont il avait éprouvé combien elle portait sur la jeune fille :

– Je veux aller avec toi en Crimée. C’est mon commencement et ma fin. Donc, cela sera. Tu ne me feras jamais croire qu’une fille ingénieuse comme toi ne puisse pas voler les quinze jours qui nous sont nécessaires. Je t’en laisse le soin et me garde de te donner des conseils. Nous sommes aujourd’hui le dix-huit. Je reviens de Kief le vingt-huit. Tu auras passé ton examen le même jour, et le vingt-neuf nous monterons dans l’express de Sébastopol. Tu reprendras ta liberté entre le quinze et le vingt juin.

Cela dit, il refusa de discuter plus avant et, le lendemain, il était avec Ariane sur le quai de la gare de Kief, car elle n’avait pas refusé de l’accompagner. Pour la première fois depuis six semaines qu’il la connaissait, il avait réussi à lui faire accepter un cadeau en l’honneur de ses dix-huit ans et une montre-bracelet encerclait le poignet de la jeune fille.

– Prépare tes bagages pour le vingt-neuf, dit-il.

– Mais c’est impossible, je vous assure.

La cloche sonnait. Il prit Ariane dans ses bras. Il lui parut qu’elle ne l’avait jamais embrassé ainsi, qu’elle ne s’était pas encore donnée à lui aussi complètement que dans ce rapide baiser sur le quai de la gare.

Il y pensa longtemps dans le train. « Est ce que je me trompe ? dit-il. Est-ce une illusion ?... Non, non, c’est la vérité. Cette fille si gardée, cette fois s’est trahie. »