« Ariane, jeune fille russe », Crimée   

Crimée

Huit jours plus tard, Constantin Michel revenait de Kief. Chaque soir entre cinq et sept heures, la journée finie, il avait attendu la venue de la nuit sur la terrasse du jardin des Marchands. La vue dont on y jouit est une des plus belles qui soient au monde. À gauche, au-dessous de la terrasse, ce sont les quartiers populeux du port ; à droite dans la verdure, les murs blancs et les coupoles dorées de la laure la plus sainte de Russie. Puis le Dnieper lent, aux courbes allongées, les bateaux à vapeur qui le sillonnent, les caravanes de barges et de chalands, les fumées qui montent, les coups de sifflet qui déchirent le silence ; et plus loin, la plaine russe allant sans une ride jusqu’à l’horizon, et la grande tache sombre de la forêt vers l’orient. C’est un paysage immense, animé au premier plan et tranquille à l’infini, un paysage sans pittoresque, dont on ne se fatigue pas et qui change lentement sous les jeux variés de la lumière. L’air était doux après les journées déjà chaudes, le ciel profond, et les fleurs parfumaient les crépuscules paisibles. Constantin Michel regardait les robes claires des femmes, les uniformes des officiers, la foule mouvante sur les terrasses, puis tournait les yeux vers la plaine qui s’endormait au-dessous de lui. Dans ce décor grandiose, l’aventure de Moscou se ramenait à ses justes proportions. Il s’étonnait de s’y être passionné. Il ne comprenait plus pourquoi le passé d’Ariane avait pu l’émouvoir à ce point : « Grâce à Dieu, se disait-il, elle ne m’a pas trompé. Sa franchise inouïe m’a peut-être sauvé. Eût-elle eu la rouerie de ses sœurs occidentales, m’eût-elle joué la charmante comédie sentimentale à laquelle nous nous prêtons si complaisamment, eût-elle essayé de me faire croire qu’elle m’aimait et que j’étais, malgré les expériences indéniables de son passé, le premier homme qui entrait dans son cœur, qui sait si je ne me fusse laissé prendre ? Mais avec elle, il n’est pas possible de nourrir ces illusions qui nous mènent si loin. Je n’ai jamais vu quelqu’un de plus « matter of fact ». Elle se montre comme une planche anatomique. Ce que les femmes cachent, elle l’étale. Je parie qu’à mon retour de Crimée, je saurai le nombre exact de ses amants et leur état civil. Je suis un numéro dans une liste. Ne l’oublions pas. Sachons gré à cette charmante fille d’avoir bien voulu me faire un don si franc d’elle-même, remercions-la de m’avoir évité de longues hésitations et d’avoir renoncé aux comédies coutumières. »

Dans cette humeur, il lui écrivit une lettre gaie, avouant d’un ton vif qu’il ne pouvait se passer des longues conversations dont elle avait su charmer le séjour de Moscou et se promettant mille félicités des semaines à venir en Crimée. Il eut un mot d’elle qui s’était croisé avec le sien ; elle ne parlait pas du voyage projeté et décrivait d’une façon spirituelle sa vie entre un oncle amoureux et une tante que la jalousie avait bien de la peine à faire sortir de l’indolence qui lui était ordinaire. Sa lettre avait l’allure leste et dégagée qu’elle apportait à toute chose.

Il lui télégraphia son arrivée et confirma leur départ pour le lendemain.

Sur le quai de la gare, Ariane Nicolaevna l’attendait et dans la voiture qui les emmenait à l’hôtel se serra affectueusement contre lui. Elle avait passé son dernier examen le jour même de la façon la plus brillante. Elle n’éleva aucune difficulté au sujet du voyage de Crimée et raconta l’ingénieuse façon dont, avec la complicité d’une amie, elle trompait son père, son oncle, sa tante Varvara et les nombreux amis qui l’attendaient en province. Elle affirma seulement qu’elle devait être le dix juin chez elle pour des raisons de la plus haute gravité et que sur ce point il n’y aurait pas de discussion. Elle avait donc une semaine à donner à son ami.

Le lendemain, l’express de Sébastopol les emportait.

 

Ils étaient seuls, étendus sur une petite plage de sable roux et chaud au ras de la mer. À droite, à gauche et derrière eux, des rochers tout proches, déchiquetés, rouges ; à leurs pieds les vagues molles venaient mourir avec le bruit d’une étoffe qu’on déchire. Dans le ciel pur, quelques petits nuages chargés de lumière restaient immobiles, comme accrochés dans l’azur. Ainsi que l’avait promis Constantin Michel, ils vivaient comme des dieux et, nus au bord des flots sous le soleil qui baignait leurs corps allongés, respiraient sans parler l’air marin. Il y avait plus de huit jours qu’ils étaient près d’Yalta, dans une intimité de chaque minute. Ils habitaient la maison qu’un peintre ami de Constantin lui avait cédée, une petite maison aux murs blancs, au toit rouge, perdue dans les rochers, non loin de la route qui va d’Yalta à Aloutcha. La maison ne comprenait que deux pièces ; l’une, la plus grande, donnait au midi sur la mer par trois fenêtres, avait des murs crépis à la chaux, sur lesquels étaient tendues quelques étoffes orientales ; et des divans revêtus de tapis persans étaient disposés le long des parois ; elle servait de salon et de salle à manger ; – l’autre, la chambre à coucher, plus petite, mais spacieuse encore, regardait, au couchant, un étrange paysage de cactus, de plantes grasses, de fleurs, de rochers et de pins. Sur le derrière de la maison, la cuisine et la chambre de la bonne qui préparait leurs repas. C’était une fille de sang tatar, aux cheveux noirs, aux beaux pieds nus, qui glissait doucement dans la maison sans qu’on l’entendît.

Ariane avait fait le tour du logis que Constantin avait choisi pour leur vie à deux, à la façon d’un chat qui inspecte une demeure nouvelle, puis avait disparu dans la cuisine où elle eut un long entretien avec la Tatare. Constantin l’avait chargée de diriger la maison, non sans craindre que le ménage ne fût tenu de façon fantaisiste. Il se trompait. Ariane se révéla maîtresse de maison accomplie. Non seulement les repas étaient servis à heure fixe, mais la chère était excellente et variée. Ariane ne dédaignait pas de donner des recettes à la Tatare, – des recettes venues de la cuisinière renommée de Varvara Petrovna – et en surveillait l’exécution. Il y eut tel chaud-froid de poisson au caviar devant lequel Constantin s’extasia et un coulibiak dont on parla longtemps. La jeune fille prenait au sérieux ses devoirs nouveaux et, à table, se réjouissait à voir Constantin faire honneur au menu.

Leur vie coulait monotone, mais exquise. Ils se réveillaient tard dans la chambre claire. Ariane frappait dans ses mains. Au bruit, la Tatare aux pieds nus, souriante et silencieuse, arrivait, portant un plateau chargé de chocolat, de thé, de crème, de pain frais, de beurre et de confitures. Ils déjeunaient, côte à côte, de grand appétit et tardaient à se lever. Vers onze heures, pourtant, ils quittaient le grand lit tiède et gagnaient la petite plage voisine. Là, ils s’ébattaient en pleine lumière, jouaient comme des enfants dans les rochers, entraient dans l’eau presque tiède, en ressortaient pour y retourner encore, puis venaient s’étendre nus sur le sable chaud. Ariane alors détachait ses longs cheveux. Ils restaient immobiles sous le soleil brûlant, les paupières closes. Il semblait que les rayons pénétrassent jusqu’au centre de leur être. C’était, sous la peau, comme le crépitement de millions de petites étincelles électriques. La vie universelle paraissait couler en eux. Ils étaient les frères des rochers, du sable et des fleurs qui les entouraient. Le vent salin caressait leurs corps et passait entre leurs doigts de pied libres. C’était un long engourdissement exquis ; ils ne parlaient pas. À peine se sentaient-ils vivre.

Vers une heure, alors que le soleil tombait d’aplomb sur eux, ils rentraient comme ivres dans la salle fraîche et déjeunaient de grand appétit. Puis c’était une longue sieste pendant les heures chaudes. Au premier jour, Constantin s’était étendu sur un divan. Ariane reposait sur le lit et, le second jour, à sa grande surprise, l’appela. Lisant, fumant et dormant, ils reposaient ainsi près l’un de l’autre, à peine vêtus, et à cinq heures prenaient le thé. Il fallait s’habiller enfin. Ariane soupirait, mais se coiffait et passait une robe légère comme toile d’araignée.

Au crépuscule, ils sortaient de leur domaine et marchaient sur la route d’Yalta. Souvent, ils allaient jusqu’à la ville, voisine de quelques verstes, traversant les riches vergers et les jardins de fleurs qui bordent le rivage. Là, une fois la nuit venue, ils soupaient sur la terrasse d’un hôtel dominant la mer. Au-dessous d’eux des bateaux se balançaient dans le port qu’éclairaient de grands globes électriques. Des musiques lointaines passaient dans l’air embaumé. Les gens regardaient avec envie ce couple dont le bonheur éclatait comme un défi. Ils regagnaient enfin leur villa. Le long de la route, les lucioles piquaient les buissons odorants de leurs pointes de feu qui voltigeaient de branche en branche, s’éteignant pour se rallumer plus loin, faisant à leur promenade nocturne un décor passionné où l’amour à chaque pas brûlait en flammes brèves et vives. Chez eux, ils trouvaient le samovar sur la table et, se déshabillant et s’embrassant, restaient à causer tard dans la nuit.

La réserve extérieure qu’Ariane avait toujours gardée avait disparu dans l’intimité de la vie à deux. Maintenant, elle tutoyait son amant qui lui avait fait remarquer que pour une fille de son naturel le « vous » manquait de simplicité. Elle était dans les bras de Constantin une maîtresse tendre et passionnée, avec quelque chose de raffiné et d’éperdu dans les caresses qu’elle lui prodiguait.

Mais il sentait qu’intérieurement elle n’avait changé en rien. Elle restait ironique, spirituelle, d’une liberté d’esprit qui allait jusqu’au cynisme le plus étalé. La seule idée qu’il pouvait être question d’amour entre eux l’aurait fait éclater d’un rire insolent et juvénile. L’amour, c’est les rêves blancs d’une jeune fille innocente. Les sages en cherchent dans le physique les seules réalités, et les plaisirs extrêmes de la sensualité n’ont nul besoin de se compliquer d’une maladie sentimentale propre à rendre stupides les gens les plus intelligents.

Elle remerciait donc son amant d’avoir su lui organiser de façon merveilleuse une existence qui satisfaisait ses sens et lui laissait le cœur et le cerveau libres.

Elle avait eu la délicatesse, pendant leur première semaine au bord de la mer, de ne pas rappeler ses expériences antérieures. Tout ce qu’elle disait sur l’amour, elle avait le soin de le généraliser. Ce trésor de sagesse matérialiste dans la bouche d’Ariane faisait un étrange contraste avec la jeunesse éclatante de ses dix-huit ans et Constantin Michel ne cessait de s’en étonner.

Ils étaient arrivés ainsi, un jour entraînant l’autre dans une suite continue et passionnée, au dix juin, date à laquelle Ariane devait être chez elle. Une fois pourtant Ariane avait fait allusion à la nécessité d’être exacte à un rendez-vous sur lequel elle ne s’expliquait pas autrement. En vain Constantin dont la curiosité était éveillée et qui croyait tout savoir de sa maîtresse avait essayé de la pousser sur ce point. Elle avait répondu en termes vagues et volontairement équivoques ; il s’agissait d’un engagement d’honneur auquel elle ne pouvait faillir. À certains mots, il put comprendre que des questions d’argent y étaient mêlées. Lorsqu’elle en parlait, elle devenait soucieuse, irritable et finalement pria Constantin d’éviter ce sujet qui lui était pénible. Il se tut, mais il sentit qu’il y avait là quelque chose d’obscur dont il aurait donné beaucoup pour pénétrer le mystère angoissant. Une semaine encore passa. Ariane regardait plus souvent le calendrier et son humeur se modifiait.

Un soir, comme ils soupaient sur la terrasse d’un hôtel d’Yalta, elle parla de leur séparation prochaine et, cette fois-ci, définitive.

– Tu recommenceras à courir le monde et les femmes, et moi, l’automne prochain, je reprendrai à Moscou les cours de l’Université. Je pense aller en Europe après le premier semestre, à Paris et à Londres.

– Alors nous nous rencontrerons là-bas, dit Constantin joyeusement. Tu verras quelle belle vie je t’arrangerai.

– Je ne te reverrai jamais, fit-elle, sans élever la voix. À quoi bon ? Les plats réchauffés ne valent rien. Nous avons vécu fort bien ensemble ; restons-en là. Et puis, continua-t-elle avec un charmant sourire à l’adresse de Constantin, j’ai eu la chance de ne pas m’attacher à toi. Je courais de grands risques, car tu es dangereux. J’ai su les éviter. Vois-tu que je me mette à t’aimer ? Veux-tu que je souffre de ton absence ?

– Oui, dit Constantin simplement, je le veux.

– Eh bien, je ne le veux pas. J’ai ma jeunesse devant moi. Ne crois pas que je te la sacrifie. Tu m’auras vite oubliée. Une petite fille, comme tu dis, cela compte-t-il dans une liste longue ? Grâce à Dieu, tout s’est passé entre nous comme il était convenu. Nous n’allons pas entamer un autre morceau pour lequel nous ne sommes faits ni l’un ni l’autre. Avoue que tu ne me vois pas en amante éplorée. Est-ce un rôle pour moi ? Nous nous dirons adieu dans quelques jours...

Constantin sentait une irritation grandir en lui. Il regardait Ariane. Elle était gaie et s’exprimait sur un ton de détachement qui le blessait au vif.

Ils continuèrent longtemps à se déchirer l’un l’autre, souriants, impassibles, cherchant chacun la place faible de l’adversaire pour y enfoncer un trait acéré. Les gens qui les regardaient avec envie imaginaient qu’ils échangeaient les mille tendresses qui sont coutumières entre amants. Constantin conclut en ces termes :

– Nous sommes tout près l’un de l’autre. Mais entre nous, il y a un abîme que rien ne peut combler. J’y renonce... Allons-nous-en.

Ariane avait un sourire douloureux au coin des lèvres. Ils se levèrent et regagnèrent à pied leur logis. La lune jouait sur les flots et baignait les vergers endormis d’Yalta. Ariane se taisait et Constantin sentait je ne sais quelle amertume au fond de son cœur.

Ils se couchèrent en silence. Mais une fois dans le lit, comme ils allaient s’endormir, Ariane se serra contre son amant, lui prit la tête entre ses mains et la couvrit de baisers.

– Pardonne-moi, dit-elle tout bas à son oreille, j’ai été méchante, je ne le serai plus.

Et Constantin retrouva la voix humble, enfantine, qu’il avait entendue une fois seulement, quand Ariane s’était donnée à lui.