« Ariane, jeune fille russe », Le bel été   

Le bel été

La maison de Varvara Petrovna avait repris avec l’arrivée d’Ariane, son animation. Le docteur Michel Ivanovitch était là chaque jour et s’arrangeait souvent pour venir et dans l’après-midi et dans la soirée. Il ne cachait pas le plaisir qu’il avait à retrouver Ariane, et Varvara Petrovna n’en concevait aucune jalousie. Entre Olga Dimitrievna et Ariane, c’était la même intimité que naguère. Olga était la seule personne qu’Ariane gardait, même à distance, pour confidente. Aussi était-elle au courant de la liaison malencontreuse avec l’acteur célèbre dont toutes les femmes de Russie rêvaient et de l’aventure brève, mais éclatante, avec Constantin Michel qu’elle appelait : le Grand Prince. Le voyage de Crimée, bien qu’Ariane en parlât sur le ton de détachement qu’elle apportait au récit de sa vie amoureuse, lui semblait une histoire brodée d’or et de soie, telle qu’on en lit dans les contes orientaux. Ensemble elles fréquentaient le théâtre d’été et se montraient sur les terrasses animées du jardin Alexandre. Elles soupaient avec leur « compagnie », comme elles l’appelaient, qui n’était pas moins brillante que celle de l’an passé. Olga Dimitrievna paraissait même ne plus craindre l’ingénieur Michel Bogdanof. Au cours de l’absence d’Ariane, il avait su la gagner. Il s’était rapproché d’elle parce qu’elle était la seule amie véritable de celle qu’il continuait d’appeler « la Reine de Saba » et dont il ne pouvait se passer de parler. Par mille moyens ingénieux, et en particulier par des cadeaux auxquels Olga était fort sensible, il se l’était attachée. Il l’avait convaincue qu’il avait pour Ariane, non un caprice passager, mais les sentiments les plus sérieux et qu’il tenait à cette dernière de devenir au jour où elle le voudrait bien Madame Michel Bogdanova. Olga dans chacune de ses lettres vantait les mérites de l’ingénieur, sa générosité, la supériorité de son intelligence et félicitait Ariane Nicolaevna d’en avoir fait la conquête. Aussi Olga ne mettait-elle plus d’obstacles aux rendez-vous que l’ingénieur sollicitait d’Ariane.

Chose curieuse, celle-ci continuait à aller le voir chez lui, deux fois par semaine, mais au crépuscule, pour éviter le retour possible d’un scandale comme celui de l’an dernier. Elle arrivait à la petite maison du faubourg, souvent accompagnée d’Olga Dimitrievna qu’elle laissait à la porte.

À peine entrée, Ariane détachait sa montre-bracelet, cadeau de Constantin Michel, et la posait sur un guéridon bien en vue.

– Il est exactement six heures, disait-elle.

Une heure plus tard, sans jamais tarder, on la voyait sortir de la maison et Olga Dimitrievna la plaisantait sur le compte strict d’elle-même qu’elle tenait, n’ajoutant jamais une minute aux soixante qu’elle devait à l’ingénieur.

– Les affaires sont les affaires, et où mettrait-on de l’exactitude si ce n’est dans ses rapports avec son banquier ? disait volontiers Ariane.

Varvara Petrovna observait sa nièce. Elle la trouvait changée, plus sérieuse.

– Il y a quelque chose de nouveau en toi, disait-elle, et d’indéfinissable. Tu n’es pas amoureuse au moins ?

Ariane éclatait de rire, tant la supposition lui paraissait folle.

– C’est une maladie qui n’est pas de mon âge, mais du tien, répondait-elle en taquinant sa tante.

Nicolas Ivanof avait quitté la ville depuis trois mois. On ne l’avait pas vu de l’hiver ; il s’était enfermé dans sa propriété. Puis il était parti pour la Crimée où, soi-disant, la santé de sa mère exigeait sa présence. Mais on assurait qu’il avait l’esprit dérangé et qu’il était lui-même en traitement chez le spécialiste qui soignait Mme Ivanova mère. Des cartes postales arrivaient quotidiennement à l’adresse d’Ariane qui les jetait sans les lire.

Elle se faisait courtiser par un beau jeune homme auquel elle jouait mille tours et dont elle se moquait avec cruauté.

Varvara Petrovna ne s’était pas trompée en remarquant que sa nièce avait changé. Elle menait en apparence la même vie que l’année précédente, mais elle n’y apportait plus l’entrain endiablé qui l’avait rendue célèbre dans la ville. Certes, elle était encore la compagne la plus étincelante qu’on pût avoir aux soupers du jardin Alexandre. Elle n’avait jamais épargné personne ; mais ses railleries semblaient maintenant plus cruelles ; les pointes acérées qu’elle décochait pénétraient plus avant. Ni gens ni théories ne tenaient devant sa critique à l’emporte-pièce. Comme Méphistophélès dans le Faust de Gœthe, elle aurait pu dire : « Je suis l’esprit qui nie tout ». Cependant elle sortait moins fréquemment. Elle restait chez elle à rêver sur son divan. Elle pensait à Constantin Michel. Il différait des hommes dont elle était entourée, même par l’élégance de la tenue, même par une certaine aisance de manières qui lui permettait de tout faire sans tomber dans la vulgarité. Mais c’était à d’autres mérites qu’il devait la place qu’il occupait dans ses pensées et le rang premier qu’elle lui reconnaissait. Elle sentait en lui une force constante qu’elle ne contrôlait pas. Avec les autres hommes, elle jouait un instant, puis, dégoûtée avant d’en être lasse, elle les laissait retomber dans leur néant. Avec Constantin il en était autrement. Elle ne s’était pas amusée de lui ; mais lui d’elle. Sans doute, pour de brefs instants, elle avait su l’exaspérer. Mais pas une minute il n’avait perdu son détestable sang-froid. Et qu’y avait-elle gagné ? S’était-il attaché à elle plus profondément qu’on ne s’attache à une fille jeune et jolie dont on fait son plaisir ? Il l’avait prise quand il l’avait voulu et l’avait quittée au jour choisi par lui. Elle s’était donnée à l’heure qu’il avait fixée ; elle n’avait pas manqué à un des rendez-vous de l’hôtel National. Mais il avait eu l’audace, une fois, à la dernière minute, de la décommander. Et elle était revenue le lendemain. Il était parti pour Kief à sa convenance. Il l’avait emmenée en Crimée comme il lui avait plu. Elle y avait dépassé de quinze jours le temps bref dont elle disposait. Mais Constantin, à la minute où était arrivé un télégramme le rappelant, avait arrêté la date de leur départ sans la consulter. Il l’avait abandonnée à Moscou sans lui accorder un jour de grâce qu’elle n’aurait, du reste, sollicité au prix de sa vie. Olga Dimitrievna avait raison : il était le Grand Prince. Il le savait ; elle avait eu la faiblesse de lui laisser comprendre qu’elle reconnaissait ses droits supérieurs. Il dirigeait ; elle obéissait.

Ce mot dans la bouche d’Ariane la faisait pâlir de rage. « Que doit-il penser de moi ? disait-elle. Il me traite comme son esclave. Où est-il à cette heure ? Quelles femmes gagne-t-il par son assurance infernale ? Ah, si jamais je le retrouve, il paiera cher les humiliations qu’il a osé me faire subir. Je saurai me venger de lui. »

Ariane en était à ce point de ses réflexions, lorsqu’elle reçut, un jour, un télégramme laconique. Il était daté de New-York et disait simplement :

Serai dans un mois à Moscou. À bientôt.

Constantin Michel, Plaza Hôtel.

« Il n’a même pas la politesse d’ajouter « tendresses » ou « mille baisers », gronda-t-elle furieuse. Certes je ne le reverrai pas. Pour qui me prend-il ? Croit-il que j’attends après lui ? Dieu me garde de répondre à ce télégramme insolent. »

Le télégramme était arrivé vers midi. Vers le soir, elle sortit en compagnie d’un de ses amis. Jamais elle ne fut plus aimable avec ce jeune homme insignifiant qui, à entendre Ariane et à voir la façon dont elle le regardait, ne douta pas de toucher enfin à un bonheur longtemps espéré. Ils se promenèrent au crépuscule dans la Dvoranskaia.

Comme ils rentraient et qu’ils passaient devant le télégraphe, Ariane dit soudain :

– Excusez-moi un instant.

Elle poussa la porte et pénétra dans le bureau. Il la suivit. Rapide, elle écrivit l’adresse de Constantin Michel à New-York et, sous l’adresse, un seul mot :

Hourrah.

Elle ne signa pas, jeta le télégramme au guichet avec de l’argent et s’enfuit comme si elle était poursuivie.