« Ariane, jeune fille russe », La vie à deux   

La vie à deux

Leur vie s’organisa d’elle-même sans qu’ils en eussent concerté le plan. Ariane allait à l’Université dans la journée, Constantin à ses affaires. Il avait pris un bureau dans le centre de la ville. Ils habitaient ensemble, mais Ariane gardait sa chambre ; elle sauvait ainsi les apparences, avait une adresse à Moscou, recevait ses amis chez elle. À l’hôtel, Constantin avait fait choix d’un appartement plus vaste comprenant trois pièces. Ils continuaient pourtant à partager la même chambre à coucher et Ariane, de sa propre autorité, en avait fait enlever un des lits. Celui qui restait n’était pas large, mais « je suis mince, disait-elle, et ne te gênerai pas ». Le salon servait de cabinet à Constantin, la seconde chambre était arrangée en salle à manger.

Ils se quittaient dans la matinée et se retrouvaient à l’heure du dîner qu’ils prenaient le plus souvent chez eux. Mais parfois Ariane demandait à aller dans un des restaurants élégants de Moscou. Là, elle refusait de dîner en cabinet, comme Constantin l’eut préféré, car il craignait de l’afficher et de la compromettre. Elle avait de la famille à Moscou et des relations. Elle appartenait à la bourgeoisie riche et éclairée ; elle avait à peine dix-huit ans. Ne devait-elle pas consentir quelques sacrifices pour garder sa position sociale ? Mais Ariane, avec une insouciance superbe, dédaignait le bruit qui pouvait s’élever autour de son aventure. Jamais on ne vit personne plus indifférente à l’opinion d’autrui. Elle prenait son plaisir où elle le trouvait et laissait les gens parler. Elle ne tenait à sauver la face que vis-à-vis du petit nombre d’étudiants et d’étudiantes avec lesquels elle était liée. Pour ceux-là, elle multipliait les précautions. Grâce à la complicité de sa logeuse, personne dans son cercle ne soupçonna de longtemps la vie double qu’elle menait, car ces jeunes gens à court d’argent ne fréquentaient pas les restaurants à la mode. Lorsqu’on téléphonait à Ariane, la maîtresse du logis répondait invariablement qu’elle venait de sortir. Le vendredi soir, elle recevait ses amis chez elle. Constantin, qui n’avait guère de patience, avait décidé que ces fêtes hebdomadaires prendraient fin assez tôt pour qu’Ariane réintégrât l’hôtel à une heure du matin. Il avait imposé cette condition avec la netteté qu’il apportait en tout et contre laquelle Ariane, quelle que fût l’indépendance de son caractère, n’osait s’élever. Mais comment, en Russie, renvoyer de chez soi des amis qui y sont réunis ? Ariane en exposa les difficultés au Grand Prince. Celui-ci répondit que c’était affaire à elle d’en trouver les moyens, que, rentrant à une heure, ils ne seraient pas endormis avant deux heures ou deux heures et demie et qu’il ne changerait pas ses habitudes pour quelques étudiants noctambules. Et, comme elle insistait trop vivement, il ajouta avec quelque mauvaise humeur que sa porte serait fermée à l’heure indiquée et que, si elle la dépassait, elle avait toujours la ressource de dormir chez elle. Ariane l’écouta en silence et réfléchit. Les manières de Constantin Michel à son endroit la surprenaient. Elle jugeait haïssable la façon dont il affectait de la traiter en personne libre et de lui laisser à chaque fois le choix, tout en exerçant sur elle une tyrannie sans limites. Elle essayait de se consoler par la pensée que Constantin tenait à elle plus qu’il ne voulait le laisser paraître. Sinon aurait-il exigé cette rentrée à heure fixe ? Mais pourquoi, de la même haleine, lui offrait-il de rester chez elle jusqu’au matin ? Elle se révoltait en paroles, mais se soumettait en fait, et se détestait pour sa lâcheté. Chaque semaine, elle se promettait de prolonger sa réception, d’oublier l’heure, et de dormir enfin, une fois au moins, dans sa chambre d’étudiante. Mais, à chaque vendredi, bien avant minuit, elle donnait des signes de nervosité et regardait à toute minute l’heure que marquait la montre-bracelet, cadeau du Grand Prince. Le souper était servi à neuf heures, elle laissait traîner la conversation, arrêtait les jeux, et, dès avant le milieu de la nuit, trouvait mille prétextes ingénieux pour congédier ses hôtes.

Elle arrivait les joues roses de froid, les yeux vifs sous son bonnet de fourrure, l’allure dégingandée, l’air gamin, pleine d’anecdotes amusantes et de mots spirituels. Avec elle, la jeunesse entrait dans la chambre où Constantin allongé sur un divan rêvait ou lisait, fumant des cigarettes. Ils prenaient du thé, causaient encore. Elle racontait la soirée qu’elle venait de passer. À l’entendre, que n’arrivait-il pas dans ces réunions du vendredi ? La chambre d’Ariane devenait alors le centre des aventures les plus passionnantes. La vie entière de Moscou y semblait concentrée. Tout en se déshabillant, elle peignait en quelques mots les acteurs et en dressait d’inoubliables silhouettes. Et, dans le lit encore, elle achevait ces surprenantes histoires. Constantin l’écoutait émerveillé. « La sagesse ne serait-elle pas, se disait-il parfois, de rester dans sa chambre et d’envoyer cette petite fille courir le monde, d’où elle vous rapporterait chaque soir les tableaux les plus colorés et les plus divers ? L’objet le plus médiocre, lorsqu’on le regarde à travers les yeux de cette enfant, irradie de la beauté. »

Peu à peu, Ariane suivit avec moins de régularité les cours de l’Université. Elle s’attardait le matin au lit. Elle se levait maintenant vers midi, traînait à sa toilette, et n’était guère prête avant une heure et demie. Puis il fallait déjeuner. La journée était presque passée lorsqu’on sortait de table. Elle demandait alors à accompagner Constantin dans ses courses. Elle le menait jusqu’à la porte de la maison où il avait affaire. Elle refusait de prendre un traîneau et sautait autour du Grand Prince comme un jeune chien près de son maître. Parfois, elle le devançait, se promenant à quelques pas de lui, faisait mille folies dans la rue, s’arrêtait aux devantures, grimaçait aux passants, se retournait au passage d’un bel officier, causait avec un écolier, puis courait rejoindre Constantin, s’accrochait à son bras et, haussant son visage près du sien, pouffant de rire, se moquait des hommes et des femmes qu’ils croisaient.

– Tu ressembles à Jupiter Olympien, lui disait-elle, un Jupiter exilé en Scythie et obligé de se vêtir de fourrures. Je donnerais n’importe quoi pour voir le maître des dieux glisser sur la neige et prendre un billet de parterre. Je t’en supplie, fais-moi le plaisir de t’étaler une fois, tout de ton long, au milieu du Pont des Maréchaux.

Constantin se sentait comme entraîné par un courant impétueux. Au début, il avait essayé de ramener Ariane à la raison, de l’obliger à continuer ses cours. Parfois, il se reprochait de briser la carrière de la jeune fille. À d’autres heures, et plus sage, il se reprochait ses craintes. Comment vouloir enfermer une nature si riche dans des cadres étroits ? Un jour, elle le quitterait brusquement, sans raison, comme elle l’avait pris. Elle ferait des folies ou des choses que le monde qualifie de raisonnables. Quoi qu’il arrivât, elle serait toujours une source intarissable de vie.