« Ariane, jeune fille russe », Semper eadem   

Semper eadem

Dans le décor nouveau de leur existence à deux, alors que les liens de la chair et de l’esprit qui les unissaient l’un à l’autre devenaient, sans qu’ils les sentissent croître, plus nombreux et plus forts chaque jour, leur position sentimentale restait la même qu’au début de leur liaison et le drame latent entre eux se développait et prenait une intensité tragique.

Ils s’acharnaient, l’un et l’autre, à se prouver qu’ils ne s’aimaient pas, qu’il n’y avait entre eux qu’une aventure dont le plaisir était le commencement et la fin.

Ariane exécutait sur ce thème des variations d’une virtuosité sans pareille. Un jour, elle se mettait à danser de joie au milieu de la chambre.

– Qu’as-tu ? disait Constantin.

– Je suis contente, répondait-elle. Je me sens libre et joyeuse. Tu sais, il aurait pu m’arriver une catastrophe. J’aurais pu t’aimer !... Je serais devenue sentimentale (elle levait les yeux au ciel et joignait les mains) ; j’aurais poussé des soupirs (elle soupirait à fendre l’âme) ; j’aurais perdu ma gaieté ; je serais sotte comme l’est ma tante avec son beau docteur... Je ne pourrais me séparer de toi ; je t’attendrais en gémissant ; je ferais la bêtise de t’accabler de déclarations à t’en donner le dégoût. La jalousie me torturerait. Je te surveillerais ; je te surprendrais à ton bureau. Je voudrais savoir où tu vas, quelles femmes tu rencontres dans le monde ; je te téléphonerais dans les maisons où tu fréquentes. Enfin, je me couvrirais de ridicule... Peut-être même pleurerais-je... (elle s’essuyait les yeux.) Me vois-tu les yeux rougis par les larmes ?... Grâce à Dieu, je ne connaîtrai pas ces horreurs. Je te remercie, Grand Prince, de n’avoir pas cherché à t’emparer de mon cœur ; je ne sais comment t’exprimer ma reconnaissance d’avoir élevé le plaisir si haut qu’il se suffit à lui-même et d’avoir réussi à le conserver dans son essence pure. Tu es un véritable artiste. Je m’incline devant toi. Tu es le Maître !

Et elle s’agenouillait devant lui, abaissant son front jusqu’au tapis devant ses pieds, puis, se relevant, faisait mille génuflexions cérémonieuses.

D’autre fois, elle disait :

– Il faut que je te fasse un aveu. Une ou deux fois, j’ai cru être vaincue. Comme j’ai eu peur !... Comme j’aurais souffert au moment où nous nous serions quittés !... Quelle bataille je me suis livrée !... Mais je me suis reprise. Puisque je t’ai résisté si longtemps, la partie est gagnée. Hourrah !...

Tandis qu’elle développait ces thèmes toujours les mêmes, Constantin l’écoutait avec attention, pesant chaque parole, attentif aux moindres nuances, au son de la voix, au ton des phrases, à l’accent des mots. Était-elle sincère ? Essayait-elle de le tromper ?... Jamais il ne surprit une fausse note. Elle paraissait s’exprimer avec une sincérité entière.

Il se bornait à répondre.

– Petite fille, que tu le veuilles ou non, tu m’aimes. Tu rentres dans le cycle prescrit éternellement à ton sexe : tu es l’esclave.

Suivant les jours, Ariane éclatait de rire, ou haussait l’épaule gauche, ou se mettait en colère.

Parfois elle lui disait :

– Et toi, m’aimes-tu ?

La première fois qu’elle lui posa cette question, Constantin fut surpris. Mais il se garda de montrer son étonnement. Il se leva du fauteuil où il était assis, s’approcha de la jeune fille debout devant lui, la prit dans ses bras et, d’une voix de reproche caressante, lui dit :

– Mais, mon enfant, tu n’y songes pas. Comment peux-tu penser que j’aime une petite fille méchante comme toi ?

Ariane resta interdite. Que fallait-il croire ? Les paroles ironiques ou la caresse de la voix ? Constantin sans cesse lui échappait. Au moment où elle croyait le tenir, par une volte subite il lui glissait entre les doigts. Les hommes qu’elle avait connus naguère, qu’étaient-ils auprès de lui ? Des plus fiers d’entre eux elle avait fait en peu de temps des esclaves soumis à ses moindres caprices. Constantin était un adversaire digne d’elle et déroutant. Pourquoi affectait-il avec elle le ton de plaisanterie tendre dont on use avec les enfants ?

Elle essaya de le rendre jaloux. Elle lui fit un portrait enchanteur d’un des étudiants qui assistaient à ses soirées du vendredi. Aucune femme ne pouvait lui résister. Il était, enfin, éperdument amoureux d’elle...

– Ce garçon a du goût, dit simplement Constantin.

– L’autre soir, il a essayé de m’embrasser...

– C’est son devoir d’homme.

– Cela te serait indifférent, sans doute ?

– Chère petite fille, dit alors Constantin, rien ne te serait plus facile que de me tromper. Mais à quoi bon ? Si tu ne m’aimes pas, que fais-tu ici ? Pourquoi rester auprès de moi ? Mais si tu m’aimes – et c’est l’évidence – quel plaisir goûterais-tu dans les bras d’un autre ? Je n’ai pas vécu avec toi huit mois sans apprendre à te connaître. Tu as eu et tu auras des affections successives, mais tu es loyale. Il y a dans ton caractère quelque chose de fier et de rare. Tu me quitteras un jour, tu ne me tromperas jamais.

À son tour, Ariane écoutait attentivement le discours de son amant, cherchant à deviner ce qui se cachait sous ses paroles. Le ton n’en était jamais passionné. Il ne paraissait mêler aucun sentiment à ces conversations de casuistique amoureuse. S’agissait-il d’elle et de lui ? On en pouvait douter.

Sur un seul point, elle avait prise sur Constantin Michel. Elle l’avait découvert le cinquième jour de leur liaison et avait, dès lors, merveilleusement utilisé sa découverte. Le Grand Prince voulait que le passé d’Ariane restât enseveli sous des voiles. Selon les lois non écrites qui gouvernent l’empire amoureux, ce sont là choses dont on ne parle pas. Il y a des illusions nécessaires que toute femme sait entretenir. Ariane s’obstinait à projeter sur son passé une lumière crue.

Mais la rudesse avec laquelle Constantin l’arrêtait dès qu’elle abordait ce sujet défendu l’obligeait maintenant à ruser pour atteindre le résultat désiré. Son esprit ingénieux lui fournissait mille détours par lesquels elle arrivait à tourmenter le Grand Prince. Elle avait su lui raconter sa récente liaison avec l’acteur célèbre du théâtre des Arts. Sans avoir risqué des précisions dangereuses, elle était certaine qu’il ne conservait aucun doute sur le caractère des relations qu’elle avait entretenues avec lui. À intervalles irréguliers, mais fréquents, elle s’arrangeait pour le faire apparaître devant lui dans la conversation. Ils parlaient d’art dramatique et soudain le nom de cet ancien amant surgissait au détour d’une phrase. Elle en expliquait les mérites, caractérisait son talent, analysait ses rôles préférés, décrivait ses costumes, ses grimes, la façon dont il entrait en scène, l’allure magnifique qu’il donnait à certains personnages classiques. Elle n’en parlait, cela va de soi, que comme une spectatrice d’un acteur. À la longue, elle voyait un certain pli qu’elle connaissait bien se former sur le front entre les sourcils de Constantin, et celui-ci finissait par dire sèchement :

– Les acteurs ne m’intéressent pas. Il n’est pas de sujet de conversation plus vide.

Ariane alors triomphait en elle-même ; mais elle se gardait de laisser voir qu’elle avait remporté une victoire.

Longtemps elle insista pour qu’ils allassent ensemble applaudir ce héros dans telle ou telle pièce de son répertoire. Constantin refusait net. Ariane revint à la charge. Finalement Constantin lui dit un jour :

– Si tu veux aller au théâtre des Arts, je te ferai prendre une place ; si tu veux être accompagnée, invite un de tes amoureux, et je t’en ferai prendre deux. J’irai ce soir-là dîner chez madame X... qui depuis longtemps me réclame.

À force de parler de l’acteur elle arriva à le faire vivre dans l’esprit de Constantin. Il était le « dernier amant » d’Ariane. Elle avait quitté ses bras pour tomber dans les siens. C’est à lui qu’elle avait raconté les admirables histoires de sa vie. Il avait su garder cette fille méprisante trois mois. Quel homme était-ce ? Quelles allures avait-il avec les femmes ? Constantin sentait qu’il ne connaîtrait pas complètement Ariane avant d’avoir vu de ses yeux corporels le prédécesseur qui, bon gré mal gré, hantait son esprit. Mais il lui serait impossible d’aller un soir au théâtre des Arts, en compagnie d’Ariane, s’asseoir devant la scène où, soudain, avec tout le prestige d’un grand acteur, il apparaîtrait devant eux aux applaudissements des spectateurs. La jeune fille, par son manège infernal, avait ébranlé ses nerfs au point qu’il se sentait incapable de supporter une telle épreuve. Pourtant il fallait voir cet homme. Par ce seul moyen il se débarrasserait du cauchemar où il vivait. Il surveilla les affiches du théâtre. Un vendredi il lut sur le programme le nom bien connu et fit retenir une place, sûr d’avoir la soirée libre, Ariane recevant ses amis dans sa chambre d’étudiante.

Il dîna de bonne heure, seul, irrité contre Ariane et contre lui-même, puis s’achemina à pied vers le théâtre. Il marchait vivement, absorbé dans ses pensées, insensible au froid de trente degrés qui lui piquait la figure. Arrivé dans le vestibule, il ouvrit sa pelisse et prit le billet. Soudain il eut un sursaut. Il déchira le coupon, en jeta les morceaux à terre et, sortant dans la rue, appela un traîneau... Il constata avec surprise qu’il était en sueur. Il respirait à grands coups.

– J’ai évité une belle lâcheté, se dit-il à voix haute.