« Ariane, jeune fille russe », L’amie   

L’amie

Il jeta une adresse au cocher et le traîneau fila sur la neige durcie.

Il se rendit chez une jeune femme dont il avait fait la connaissance dans la maison de la baronne Korting. Celle-ci passait l’hiver à Pau pour se soigner. Natacha X... qu’il allait voir était la femme très jeune d’un officier détaché en Mongolie. Elle vivait assez isolée dans une petite maison du quartier de l’Arbat en compagnie d’une vieille tante de son mari. C’était une charmante créature, parfois gaie, parfois mélancolique, qui avait fait à dix-sept ans un sot mariage avec un officier viveur et sans fortune qu’elle n’aimait pas. Elle aurait pu le quitter ou prendre un amant. Natacha n’en avait jamais eu le courage. Elle s’était mariée au sortir de l’Institut Impérial, ignorant tout de la vie. Dans les bras d’un mari brutal et pressé, elle conçut la plus fâcheuse idée de l’amour. Elle n’oubliait pas les larmes versées dans l’express qui l’emmenait au Caucase. Rien n’avait effacé cette première impression. Depuis, son mari s’était lassé d’elle. Il se faisait envoyer en missions lointaines, et à vingt ans Natacha vivait assez tristement, quasi abandonnée, hésitante, inquiète, avec pourtant un sourire qu’on devinait au coin de ses jeunes lèvres. Entre elle et Constantin était né, à première vue, ce qu’ils appelaient une amitié tendre. En Russie, pays où la vie est libre, dégagée de conventions, indifférente au qu’en-dira-t-on, où l’éducation réduite à l’apprentissage des bonnes manières laisse à la nature toute sa spontanéité, personne ne s’étonne de voir des sentiments éclore avec tant de hâte et se manifester avec tant de simplicité. La première fois qu’ils s’étaient rencontrés, Natacha avait parlé à Constantin comme elle n’avait jamais parlé à personne. À leur seconde entrevue elle l’avait plaisanté sur sa liaison avec une étudiante, « ravissante, paraît-il ». Constantin fut fort surpris d’apprendre qu’on connaissait dans le salon de la baronne Korting le détail de sa vie privée, dont il n’avait ouvert la bouche à âme qui vive. Il se garda de rien démentir, jugeant plus sage de ne paraître accorder aucune importance à des racontars sans fondement. Mais peu à peu Natacha revenait sur ce sujet qui paraissait l’intéresser ; Constantin répondait par quelques phrases très brèves, très énigmatiques. Pourtant il avait laissé voir à différentes reprises l’irritation où le mettait le caractère difficile de cette jeune fille et le duel à armes cachées, qui se livrait entre eux depuis qu’ils s’étaient connus ; cela, à mots couverts, sans se livrer. Natacha l’écoutait attentivement. Ses questions adroites visaient toutes le même but. Elle voulait savoir quels étaient les sentiments de Constantin pour Ariane. Constantin éludait... Enfin, Natacha brûlait de faire la connaissance de la jeune fille. Lorsqu’elle en parla pour la première fois à Constantin Michel, il haussa les épaules. Elle ne se découragea pas et revint à la charge. À chaque rencontre, c’était un assaut nouveau. Elle fit tant et si bien que Constantin fut obligé de lui promettre d’en parler à Ariane. Il tint sa promesse et, avec quelques précautions, aborda ce sujet un jour où il avait une loge pour le ballet.

Il se heurta à un refus catégorique d’Ariane qui connaissait de vue Natacha et qui la trouvait, du reste, jolie et sympathique.

Avec la netteté qu’elle apportait en toutes choses elle répondit à Constantin Michel :

– Je n’ai aucune envie de satisfaire la curiosité de tes amies. Pourquoi veulent-elles me voir ? Parce que je suis ta maîtresse ? Merci, je ne m’exhibe pas. Et puis d’une façon générale, j’espère bien que tu ne parles jamais de moi...

Constantin en parlait pourtant à Natacha. Plus le conflit qui s’était élevé entre lui et Ariane devenait aigu, plus il se sentait entraîné à discuter la question qui ne cessait de le tourmenter. Il ne faisait aucune allusion à sa maîtresse, mais il discourait avec Natacha sur la jeune fille russe de la dernière génération. Il lui disait un jour :

– Savez-vous ce que sont ces ligues d’amour libre qui se sont formées un peu partout dans les hautes classes des gymnases de jeunes filles, et surtout dans le Sud et au Caucase ? J’ai rencontré, au hasard de mes voyages, des jeunes filles qui m’ont exposé la raison d’être, comment dire ? le programme de ces ligues. Il est curieux. Ces filles, fort intelligentes pour la plupart, imaginent que la Russie doit donner une nouvelle civilisation au monde et que, la première, elle se défera des préjugés qui depuis trente siècles et plus oppriment les sociétés. Ces petites filles de nihilistes déclarent que le plus absurde et le plus tyrannique des préjugés est celui de la virginité. Elles ne disent pas : « En vertu de quelle règle la jeune fille doit-elle arriver intacte au mariage ? » – car ce serait leur faire injure que de vouloir mettre en discussion le mariage sur lequel elles ont formulé depuis longtemps leur conclusion négative. Elles disent : « La femme comme l’homme a le droit de disposer de son corps. Elle en fera un sujet d’expériences, si cela lui plaît. Elle en usera à son plaisir et convenance. Il n’y a pas de morale de l’amour. » Vous voyez combien ces jeunes cerveaux construisent de belles théories, et je ne m’en préoccupe guère. Mais j’aimerais bien savoir à quel point précis éclate le conflit entre la théorie et l’action. On m’a assuré que les plus intelligentes de ces filles, entraînées par une logique forcenée, se faisaient un point d’honneur de se donner sans amour et même sans plaisir, pour se prouver à elles-mêmes leur parfaite indépendance. Là seulement elles trouvaient l’assurance d’avoir vaincu, non pas en mots, mais en fait, l’antique préjugé... Ce pays est vraiment le champ d’expériences le plus passionnant qui se puisse imaginer.

– Oui, mais qu’une de ces filles si sages et si folles tombe sur un homme véritable, et la voici esclave, répondit Natacha. N’en avez-vous pas fait l’expérience récente ? Vous en savez plus que moi sur ce point. J’étais une oie blanche quand je me suis mariée, et cela ne m’a pas réussi. Si j’avais une fille, comment l’élèverais-je ? Je crois que je tirerais à pile ou face. Je regarde tout cela avec moins de sévérité que vous. La vie est si difficile que je ne suis pas disposée à condamner d’avance ceux qui cherchent une solution à tant de maux.

Il faut noter que Constantin Michel et Natacha ne se voyaient que chez une amie commune. Jusqu’ici, malgré l’amitié qu’il ressentait pour la jeune femme, il ne lui avait pas rendu visite, craignant la facilité avec laquelle leurs relations pouvaient d’un instant à l’autre changer de caractère. Il sentait Natacha attirée vers lui et il lui était agréable de penser, au moment où la lutte qu’il menait avec Ariane devenait plus violente et plus douloureuse, que, fût-il amené à rompre avec sa maîtresse, il trouverait au quartier de l’Arbat un abri sûr où se réfugier.

Alors qu’il était le plus irrité contre Ariane, dans les moments de colère qu’elle s’amusait à provoquer par le froid cynisme avec lequel elle parlait d’elle-même, Constantin s’était souvent demandé comment il supportait de vivre avec une petite fille déjà gâtée et qui, malgré les charmes de sa jeunesse et le prestige de son éblouissant esprit, était méchante jusqu’au fond de l’âme. Était-ce l’étrange faiblesse de l’homme devant l’inconnu ? Était-ce la peur du lendemain, l’effroi du vide qui le gagnait ? Touchait-il à ce moment de la vie où on hésite à rejeter ce que l’on possède par crainte de ne pouvoir trouver mieux ? Constantin s’était à mainte reprise posé cette question. Mais à chaque fois son intimité grandissante avec Natacha lui apportait une réponse favorable. Demain, il aurait, s’il le voulait, une maîtresse nouvelle et charmante. Et la certitude de plaire encore qu’il acquérait auprès de Natacha lui donnait plus d’assurance et de sang-froid dans le duel engagé entre Ariane et lui.

« Mais alors, se demandait-il, si, malgré ses insolences, malgré sa méchanceté, malgré le dégoût d’elle-même qu’elle me fait parfois monter aux lèvres, je la garde près de moi, il faut donc qu’il y ait entre nous un lien secret et bien puissant. Quel philtre cette jeune sorcière m’a-t-elle fait boire ? »

Vis-à-vis de Natacha, il ne voulait pourtant pas s’engager et ne la voyait que rarement...

Aussi fut-il bien étonné, dans le traîneau qui l’emportait du théâtre des Arts, de constater que, sans réfléchir, il avait donné l’adresse de sa tendre amie.

Les fenêtres du rez-de-chaussée de la maison où habitait Natacha étaient éclairées. Il fut introduit par la domestique dans un vaste salon médiocrement meublé. Quelques minutes plus tard, Natacha entrait.

Elle était vêtue d’un grand peignoir blanc et avait jeté sur ses épaules un châle léger de couleurs vives. Ses cheveux sombres dénoués encadraient un visage pur. Ses yeux bruns et rieurs brillaient de plaisir. Elle tendit les deux mains à Constantin, s’approcha à le toucher et lui dit d’une voix musicale dont il avait déjà apprécié la douceur :

– Quelle surprise de vous voir ici !... À quel drame dois-je votre présence chez moi ? Mais vous auriez pu me téléphoner. Je vous aurais préparé une réception digne de vous et me serais coiffée en votre honneur... Sauvons-nous d’ici. Il fait froid et solennel. Venez chez moi.

Elle l’entraîna par la main dans une petite pièce dont un grand divan occupait tout un côté. Bientôt le samovar fut apporté et commença à chuchoter dans le silence. Une table se couvrit de confitures, de miel, de bonbons et de fruits. Natacha s’était assise près de son ami. Par moment, lorsqu’elle se penchait, il voyait sous le peignoir entrouvert le ferme contour des seins... Une odeur légère venait jusqu’à lui. Il se sentait heureux, détendu, loin des combats quotidiens, dans une atmosphère de tendresse d’où une pointe de sensualité n’était pas absente. Il avait pris la main de la jeune femme et, parfois, la portait à ses lèvres. Ils parlaient sans suite, légèrement, de toutes choses. Natacha qui l’observait ne posait aucune question indiscrète. Le temps coulait sans qu’ils en mesurassent le rythme. Comme la soirée avançait, Constantin attira à lui son amie et l’entoura de ses bras. Il la baisa sur la nuque. Elle se défendit à peine.

– Que faites-vous ? dit-elle.

Puis elle ajouta d’une voix faible :

– J’ai peur...