« Ariane, jeune fille russe », La petite maison des faubourgs   

La petite maison des faubourgs

Lorsqu’il regagna l’hôtel, il était tard. Il avait le cœur serré comme à l’approche d’un drame. « Elle est déjà rentrée, se disait-il. Qu’aura-t-elle pensé en ne me trouvant pas à la maison ? » Il ouvrit la porte du salon. Il était dans l’ombre ; seul un rai de lumière venant de la pièce voisine filtrait à travers la porte entrouverte. Il passa dans la salle à manger éclairée, puis dans la chambre à coucher. Ariane n’y était pas. Pourtant il vit sur le lit, jetés en désordre, son chapeau et son manteau de fourrure. « Qu’est-il arrivé ? » se demanda-t-il. Une angoisse mortelle s’empara de lui. Sans raison, il craignit le pire. Il courut à la salle de bain ; elle était vide.

Il appela :

– Ariane, Ariane.

Personne ne répondit. Il revint au salon, tourna le bouton électrique. Sur le divan, Ariane était couchée, la figure enfouie dans un coussin, les cheveux épars. Elle s’était blottie sous un châle écossais et, ramassée sur elle-même, semblait une petite fille d’une dizaine d’années, abandonnée de tous, accablée par le désespoir.

Il s’agenouilla près d’elle, voulut l’embrasser. Elle résista. Il essaya de l’obliger à se retourner.

– Laisse-moi, laisse-moi, dit-elle, va-t’en !

Alors il l’enleva dans ses bras, et tenta de la regarder. Mais elle blottit son visage sur la nuque de Constantin et, comme il la portait dans sa chambre, il sentit des gouttes chaudes glisser sur son cou. Elle pleurait... Il la coucha sur le lit et commença à la couvrir de baisers. Mais soudain, elle se redressa, éclata d’un rire étincelant et cria :

– Pas mal jouée, la comédie ! Qu’en dis-tu ?

Il restait stupéfait, tandis que d’une voix railleuse elle expliquait qu’elle pouvait à volonté verser des larmes véritables et que, si une famille imbécile ne l’avait pas empêchée de monter sur la scène, elle aurait fait une carrière inouïe comme actrice.

– Pourquoi ai-je eu la faiblesse de ne pas écouter X... ? gémit-elle. Il voulait me prendre avec lui, faire de moi son élève. J’aurais débuté au théâtre des Arts. Je serais célèbre aujourd’hui...

Une heure après, fâchée, elle s’endormit sur l’extrême bord du lit. Mais le matin, elle se réveilla dans les bras de son amant.

 

Depuis quelques temps, Constantin remarquait que la jeune fille avait souvent des moments de tristesse. Elle passait parfois une soirée entière sans parler, sans lire, pelotonnée sur le divan, roulée dans le grand châle. S’il l’interrogeait, elle répondait :

– Ce n’est rien, ne fais pas attention.

D’autres fois, elle disait :

– J’ai des soucis, ne t’occupe pas de moi.

S’il la poussait, elle refusait tout éclaircissement, laissait entendre qu’elle avait reçu de chez elle une lettre désagréable, que des questions matérielles difficiles à régler s’élevaient, qui ne le regardaient pas. En réunissant les bribes de renseignements précis arrachés à ces réponses confuses, et se souvenant d’une scène qu’ils avaient eue en Crimée, Constantin essayait de deviner le secret qu’Ariane voulait lui cacher. Il entrevoyait une histoire énigmatique et sombre dans laquelle l’argent jouait un rôle.

Et soudain, un soir, il sut la vérité.

Ariane, dans la journée, avait refusé de sortir, était restée silencieuse, hostile, avec quelques mots si désagréables que Constantin, irrité, l’avait laissée seule à l’hôtel et avait dîné au restaurant avec un ami. Il était rentré de bonne heure. De toute la soirée, elle n’avait pas ouvert la bouche, lisant des vers de Pouchkine, allongée sur le divan.

Ils s’étaient couchés. Et maintenant, la lampe éteinte, l’un près de l’autre dans le lit étroit, ils cherchaient le sommeil. Tout à coup Constantin crut entendre un soupir étouffé. Il ne bougea pas. Ariane était agitée de petits mouvements nerveux qu’elle essayait vainement de contenir. De nouveau, un insupportable sentiment d’angoisse lui étreignit le cœur. Il essaya une fois encore de s’endormir. Il redoutait plus que tout ces scènes dans la nuit. Lorsqu’il ne voyait pas les yeux insolents d’Ariane et ses lèvres moqueuses, lorsqu’il sentait près de lui la fraîcheur de ce corps juvénile, il était sans force et se jugeait prêt à toutes les lâchetés. Mais il lui était impossible, ce soir-là, de dormir. Le drame pressenti était inévitable. Il prit la jeune fille dans ses bras et lui dit :

– Qu’as-tu ?

– J’ai du chagrin, fit-elle, en se serrant contre lui.

Il la pressa de questions. Elle refusait de répondre.

– Non, non, dit-elle, je ne puis pas. Si je te dis la vérité, tu ne m’aimeras plus ; tu me chasseras... C’est une chose affreuse.

Ces mots bouleversèrent Constantin. « Ah, se dit-il alors, elle m’a trompé, sans doute. Dans un mouvement de fureur, après une de nos innombrables querelles, elle s’est jetée dans les bras d’un homme... Aujourd’hui elle ne peut vivre avec ce fardeau... Puissé-je avoir la force de l’écouter. Que Dieu me donne le courage de me séparer d’elle et de mettre fin à ces tortures. Qu’elle parle enfin et je l’arracherai de moi. »

Déchiré par des sentiments contraires, tremblant à l’idée de perdre Ariane, il aurait voulu remettre l’explication décisive. Et en même temps il brûlait de savoir la vérité. Il s’efforçait de rassurer sa maîtresse, de lui persuader qu’il serait tout indulgence et que seul le mensonge rendrait inévitable une rupture. Il l’amena enfin à se confesser. Mais, brisée de sanglots, elle ne pouvait faire un récit. Il fallut deviner, poser des questions.

C’était d’argent qu’il s’agissait.

– De quoi crois-tu que je vis, ici ? lui demanda-t-elle.

– Je ne sais, répondit-il. Tu n’as jamais voulu me laisser aborder ce sujet... Sans doute de ce que te donne ta tante qui est riche.

– Je n’ai jamais eu un sou de ma tante, fit-elle.

Il y eut un long silence.

« Encore un effort, se disait Constantin raidi de douleur, et je saurai tout. »

Enfin, par petites phrases arrachées avec peine, elle raconta ses démêlés avec son père et sa tante, l’été passé, et l’appel qu’elle avait fait à l’ingénieur...

– J’ai cru, dit-elle. – me comprends-tu ? – que je pouvais, sans rien donner de moi acheter mon indépendance en prêtant mon corps. Le but que je voulais atteindre justifiait tout à mes yeux... Je ne me vendais pas. Si j’avais voulu me vendre, j’aurais eu une fortune. Mais non, j’ai fixé moi-même la somme nécessaire pour vivre à l’Université, deux cents roubles par mois. Si j’avais accepté un sou de plus, je me serais méprisée. Mais comme cela, je pensais rester libre...

Peu à peu les détails arrivaient, précis, nets ; le nombre des rendez-vous, le temps strictement limité qu’elle passait dans la petite maison des faubourgs, l’obligation où elle était de retourner chez elle aux vacances à date fixe. Elle n’avait compris l’affreux de sa position que le jour où elle avait rencontré Constantin ; elle aurait voulu n’être qu’à lui. Mais l’autre là-bas l’attendait. Elle devait payer et tenir ses engagements...

Après deux heures de dialogue dans la nuit, toute en pleurs, elle suppliait Constantin de ne pas la laisser partir pour le sud ou de la chasser tout de suite, comme elle le méritait.

Constantin était glacé d’horreur. Il étouffait de dégoût. Un mot lui revenait sans cesse à la bouche, mais expirait sur ses lèvres : « Quelle saleté, quelle saleté ! » Elle avait mis entre elle et lui une barrière infranchissable. Comment oublier au moment où il la prendrait dans ses bras qu’elle s’était livrée aux caresses d’un malade ? Tout était fini entre eux. Et pourtant son âme débordait de pitié. L’erreur d’Ariane était une erreur de jugement. Son cœur n’avait pas péché. Elle était plus près de lui qu’elle n’avait jamais été, – cela à l’heure où il allait la quitter.

En proie à une émotion qu’il ne dominait pas, il la serra contre lui, la caressant, cherchant à calmer sa douleur. Il voulait lui parler ; il ne trouvait que les mots : « Pauvre petite !... Mon cher cœur ! » et ces deux amants pour la première fois pleurèrent dans les bras l’un de l’autre jusqu’à ce que, brisés de fatigue, le sommeil enfin, au petit jour, s’emparât d’eux.