« Ariane, jeune fille russe », Plus avant   

Plus avant

La nuit qui suivit la confession de sa maîtresse, Constantin, la lampe éteinte, reprit la conversation de la veille. Sur le ton d’indifférence le mieux joué, il lui dit :

– Lorsque tu as fait cet arrangement, l’an dernier, tu n’étais plus une jeune fille ?

Elle eut un mouvement de révolte. Puis s’apaisant :

– Non, fit-elle à voix basse.

– Tu avais un amant à ce moment-là ?

– Oui.

– Et cet amant était le premier ?

Avec méchanceté, elle dit :

– Laisse-moi. Cela ne te regarde pas.

Mais Constantin, le cœur à vif, continua d’une voix froide :

– Tu sais bien que maintenant tu n’as rien à me cacher. Et je suis ainsi fait que je ne peux vivre aujourd’hui sans savoir toute la vérité. Dis-moi ceci encore. Ton amant d’alors n’était pas le premier ?

– Non, fit Ariane, non.

Constantin ne sursauta pas. Pourtant chaque mot prononcé par Ariane entrait en lui comme un coup de couteau. Il comptait dans son esprit : « Voici quatre amants : le premier, inconnu ; le second qui était en possession au moment du drame ; le troisième, un banquier ; le quatrième, l’acteur du théâtre des Arts. Plus ceux que j’ignore et que je connaîtrai avant que je la quitte. Elle a dix-huit ans. Elle n’a pas perdu son temps. Elle a su gagner sa vie aussi. C’est une ravissante fille, mais c’est une fille... »

Cependant dans la nuit qui les enveloppait, le bras autour du torse souple d’Ariane, il continuait à causer avec elle, d’une voix blanche, sur un ton détaché. Il s’ingéniait à se torturer lui-même. Il semblait qu’il voulût mesurer ce qu’il pourrait supporter de souffrance. Ou bien il se comparait à un chirurgien qui, possédé du désir d’étudier un cas difficile, ferait sur lui-même à la pointe du bistouri une opération dangereuse.

– Je ne comprends pas très bien, disait-il. Il y a des choses obscures, intéressantes pourtant. Explique-les-moi, je te prie. Quand tu as été à la petite maison des faubourgs, as-tu rompu avec l’ami que tu avais alors ? Ou as-tu jugé que tu avais le droit de retourner chez lui le jour même ?

– Comment peux-tu demander une chose pareille ? fit Ariane indignée... J’étais malade en sortant de la maison des faubourgs. Je suis rentrée chez ma tante. Je tremblais de fièvre... Olga Dimitrievna m’a couchée. Elle m’embrassait sans fin... Pacha m’apportait du thé. Elle pleurait sans savoir pourquoi... Je t’en prie, ajouta-t-elle, ne m’interroge plus, il faut que j’oublie...

Noël arriva sans qu’Ariane quittât Moscou. Deux jours plus tard Constantin vit une dépêche ouverte sur le sac à main de la jeune fille. Machinalement, il la prit. Elle ne contenait que ces mots :

Quand arriverez-vous ? Vous êtes en retard sur date convenue.

Ariane n’était pas là. Il froissa le télégramme et le jeta en boule dans la corbeille à papiers.

Noël ! Oui, il était dans son contrat qu’elle passerait les vacances auprès de celui qu’elle appelait son banquier. Elle manquait à ses engagements. À l’idée qu’elle aurait pu le quitter pour se rendre à la petite maison des faubourgs, il grinçait des dents.

Il la voyait arriver, au crépuscule ; la porte s’ouvrait aussitôt. Elle entrait, elle détachait de son bras le bracelet qu’il y avait mis. « Il est six heures », disait-elle (elle ne lui avait caché aucun détail de ces rendez-vous). Il étouffait de fureur et de dégoût... Et pourtant, puisqu’il allait rompre avec elle, pourquoi l’avait-il retenue à Moscou ? Avait-il obéi à un mouvement de pitié devant la détresse de la jeune fille ? Par quelle étrange faiblesse prolongeait-il encore de quelques jours leur liaison ? N’avait-il pas assez souffert ? Il se souvenait de l’élan irrésistible qui l’avait ramené un soir à la baronne Korting. Que n’était-il resté auprès de cette femme charmante ? Il était revenu à Ariane ; ensemble ils étaient partis pour la Crimée. À New-York même, si loin d’elle, il avait tressailli de joie à l’idée que ses affaires le ramèneraient à Moscou. Puis tout un hiver de luttes cruelles, un corps à corps impitoyable...

Et maintenant la mesure était comble. Sa décision était prise. Il avait pu la garder quelques jours encore, mais il sentait nettement que depuis l’histoire connue de la petite maison des faubourgs, il ne pourrait plus vivre avec elle. Déjà il combinait dans son esprit un voyage à Pétersbourg. Il partirait seul et ne reviendrait pas... Un peu de patience encore, le temps nécessaire pour arranger ses affaires, quelques semaines peut-être ? Qu’importe, il saurait attendre. Du reste que craignait-il désormais ?

Ariane ne pouvait plus le faire souffrir.