« Ariane, jeune fille russe », Un souper   

Un souper

La veille de l’an, ils soupèrent ensemble, hors de Moscou, chez Jahr. Ariane but du champagne et s’égaya. Sur la scène, un chœur de tziganes chantait d’étranges mélodies sur un rythme heurté. Leurs voix nasillardes évoquaient un Orient poivré et fiévreux. À minuit, Ariane tendit son verre à Constantin et prit celui de son ami.

– Avec qui souperas-tu l’an prochain ? dit-elle. Avec qui souperai-je ?... Bah, buvons !

Elle vida le verre.

Ils restèrent longtemps dans la vaste salle, au milieu du bruit des convives, du fracas de l’orchestre. Ariane, indifférente à ce qui se passait autour d’elle, aux baisers échangés, aux bras glissés autour des tailles, racontait avec infiniment de grâce des histoires de sa merveilleuse enfance et comment elle avait fait la découverte du monde.

Constantin l’écoutait, penché vers elle. Et lorsqu’elle eut fini, il lui dit :

– J’aurais voulu te rencontrer alors. Je t’aurais enlevée. Pour moi de vieilles femmes très sages et des hommes sans danger mais pleins de science t’auraient élevée à l’écart. Ils t’auraient appris la danse, le chant, la rhétorique, et les vers des poètes. Ils t’auraient fait macérer trois ans, comme Esther, dans les aromates ; puis lorsque tu aurais été une adolescente accomplie ils t’auraient menée en cortège jusqu’à ma couche.

Elle haussa, inimitable, l’épaule gauche et dit :

– Crois-tu que tu m’aurais aimée autre que je ne suis ? Tu m’aurais eue le premier, bel avantage ! et tu m’aurais quittée bien vite !

Ils sortirent. La nuit était froide ; il gelait fortement. Ils montèrent dans un traîneau et, abrités derrière l’énorme cocher à la touloupe rembourrée, prirent à grande allure la direction de Moscou. Ariane se serrait contre Constantin.

– Je crois que je suis un peu grise, dit-elle. L’an dernier, j’étais en province à ce même jour. Nous avons eu un souper et j’ai bu, comme aujourd’hui, trop de champagne. Mais tu n’étais pas là pour me surveiller...

Les poings de Constantin se crispèrent. Une fois encore, il se sentit possédé d’une maladive envie d’apprendre ce qu’Ariane avait à lui révéler. Il se pencha vers sa maîtresse et lui dit avec douceur :

– Le champagne excuse beaucoup de choses. Si ton histoire est amusante, raconte-la-moi.

– Non, je ne te dirai rien, répondit-elle. Tu ne me comprends pas. Et tu es d’une affreuse sévérité envers moi.

Sans échanger un mot de plus, ils arrivèrent à l’hôtel. Constantin avait, de nouveau, les nerfs à vif.

Tandis qu’ils buvaient du thé, il prit Ariane sur ses genoux. Il commença à la déshabiller, la caressa, plaisantant et riant. Puis revenant à son idée fixe, il dit :

– Confesse-toi, petit monstre. Tu te racontes avec un art incomparable.

– Il y a des moments, dit la jeune fille, où je pense que je suis folle... La folie n’est pas ce qu’on raconte. Un fou est persuadé qu’il y a une logique exacte dans ce qu’il dit et ce qu’il fait. Nous ne connaissons pas les causes cachées qui le poussent. Nous ne voyons que les actes et les déclarons désordonnés ; pourtant ils obéissent, eux aussi, à une logique intime, peut-être plus parfaite, autre en tous les cas, et que nous ne pouvons juger...

– Oh ! la petite philosophe, fit Constantin en badinant. Mais il se sentait semblable à la victime qui attend le coup du sacrificateur.

– Il est certain, reprit Ariane sérieusement, que notre logique est fragile. Nous agissons à l’ordinaire d’une certaine façon. Nous nous croyons capables de ceci et pas de cela. Un verre de champagne de trop... et nous voici soudain transformés... Nous soupions, le soir du réveillon, entre jeunes gens au restaurant de l’hôtel de Londres. Des tziganes comme ce soir, du vin, et puis cette atmosphère de chez nous que tu ne connais pas, et les conversations qui grisent plus que le vin. Il était déjà passé minuit... Entre dans la salle le beau docteur Vladimir Ivanovitch. Il vient à nous, s’assied près de moi et, en me regardant dans les yeux, boit à la nouvelle année qui, comme il disait, « lui apportera le bonheur ». Je compris ce à quoi il pensait et, poussée brusquement par une force secrète, je répondis : « À la nouvelle année ! » À l’instant même où il avait parlé, j’avais senti que je céderais à une tentation que j’avais toujours repoussée, mais qui m’apparut alors irrésistible. Depuis deux ans, tante Varvara ne cessait d’exalter le docteur dans les longues conversations qu’elle avait avec moi. C’était un surhomme ! Dans la liste des dix-huit amants qu’elle avait eus, il apparaissait unique. Les autres étaient les prophètes de ce nouveau Messie. Les louanges qu’elle chantait du beau docteur avaient fini par piquer ma curiosité. Je n’en étais pas amoureuse, mais je me demandais souvent quels mérites exceptionnels possédait Vladimir Ivanovitch. Il est peu sage d’éveiller la curiosité d’une femme, et ce diable la poussant, de quoi ne devient-elle pas capable ? Je pensais à l’histoire de la boîte de Pandore... Le docteur, comme je te l’ai raconté, était follement épris de moi. S’il n’avait fait aucune attention à ma personne, peut-être aurais-je tâché de l’attirer. Non, le seul désir qui était en moi était de curiosité. Je discutais avec moi-même et me demandais pour quelles raisons je me refuserais à tenter une expérience avec Vladimir Ivanovitch. Que valait cet homme dont ma tante déclarait qu’il était extraordinaire ? Quelle leçon ne prendrais-je pas de cet incomparable amant ?... Je raisonnais ainsi, et pourtant je ne sais quoi me retenait. Ce n’était pas l’idée de faire de la peine à ma tante. Elle ignorerait cette aventure brève... C’est comme si je te trompais une fois, une seule fois. Tu ne le saurais pas, donc tu n’aurais pas à en souffrir... Mais il y avait quelque chose de répugnant à partager avec elle un amant... Enfin j’étais occupée fort agréablement ailleurs. Bref, je tenais le docteur à l’écart. Et voilà que, ce soir, au souper, lorsqu’il vida son verre de champagne, tout autre sentiment que celui de la curiosité fut aboli en moi. Je me dis aussitôt : « Étais-je absurde ! Qu’est-ce que tout cela ? Rien, en vérité, rien. N’ai-je pas le droit de faire ce que je veux et de connaître enfin ce secret admirable ? » Note bien, je te prie, que je n’étais pas plus amoureuse que naguère. Je regardais Vladimir Ivanovitch comme je l’avais vu la veille. Seulement j’obéissais aux lois d’une logique nouvelle devant laquelle tout pliait. Je fus désagréable avec lui pendant tout le reste du souper, et d’autant plus qu’il avait maintenant un air sûr de soi, irritant au plus haut point, il écoutait mes insolences avec un demi-sourire. J’avais envie de le gifler... Bref, quand nous sortîmes, il m’enleva à mon cavalier et m’installa dans son traîneau. « Je vais à la chaussée », dis-je. « Bien, allons à la chaussée », répéta-t-il au cocher. Et nous filâmes dans la nuit glacée, moi à demi couchée dans ses bras comme le veut la tradition. J’étais engourdie, j’étais absente de moi-même, et pourtant je conservais une extrême lucidité d’esprit. Je me regardais avec un intérêt prodigieux. Il me semblait que j’assistais à un spectacle. Lui ne parlait pas. Le seul mot qu’il prononça fut au cocher alors que nous avions fait déjà quelques verstes sur la chaussée : « À la maison », dit-il. J’écoutai sans protester. Nous arrivâmes chez lui. Il a un petit appartement où il reçoit ses clients et qui est séparé de la maison. Nous entrâmes... Ah, comme il faisait chaud dans ce salon !... Je parlais et je m’étonnais du son de ma voix... Il y avait trop de lumière...

Ici, Ariane s’arrêta dans son récit. Il parut à Constantin qu’elle était très pâle.

– Mais tu me serres, j’ai peine à respirer, dit-elle en essayant de se dégager.

Il remarqua, en effet, que son bras étreignait la poitrine frêle d’Ariane à l’étouffer.

Il desserra son étreinte. Il y eut un silence :

– Et puis ? dit-il.

– Et puis, dit-elle, il arriva ce qui devait arriver... et je compris seulement alors que Vladimir Ivanovitch était médiocre comme tous les autres – sauf toi, bien entendu, fit-elle avec un sourire ironique – et que ma tante...

À ce moment, Constantin la repoussa si brutalement qu’elle tomba sur le parquet et que sa tête alla frapper sur le pied de la table. Elle resta écroulée, petite masse informe que soulevaient rythmiquement des sanglots...

Constantin fit quelques pas hésitants, puis il pris sa pelisse et son bonnet de fourrure et sortit, claquant la porte sur ses talons.

Il ne rentra qu’à six heures du matin. Ariane était étendue sous un châle sur le divan. Elle dormait.

– Viens te coucher, dit-il d’une voix dure.

Elle fit mine de résister. Il la tira rudement par le bras. Soumise, elle gagna la chambre à coucher. Ils s’endormirent l’un près de l’autre sans se parler. Quelques centimètres à peine les séparaient. Il semblait qu’il y eût un abîme infranchissable entre eux.