« Ariane, jeune fille russe », Juvenilia   

Juvenilia

Les affaires de Constantin Michel le retinrent quelques semaines encore pendant lesquelles il continua à vivre avec Ariane. Il ne se sentait pas la force de rompre et de rester à Moscou. Il fallait au jour de la rupture inévitable quitter la ville et s’enfuir à Pétersbourg.

Connaissant le caractère de la jeune file et le comble d’amour-propre où elle s’était élevée, il savait qu’il suffirait de formuler sa volonté d’en finir pour que tout aussitôt elle le quittât. Cette fille orgueilleuse serait capable, par pique, de prendre un amant le jour même de la rupture, de façon à rendre tout retour impossible. Elle n’écrirait pas, elle ne téléphonerait pas, elle ne le suivrait pas à Pétersbourg.

Tandis que la résolution de la quitter s’affermissait en lui, il vivait près d’elle dans la même intimité. Mais il la regardait comme quelqu’un auquel on a été étroitement attaché et que l’on va perdre. Au moment de rompre et alors que le sacrifice était déjà consommé dans son esprit, il lui parlait avec plus de douceur. Il ne s’emportait pas, il ne la rudoyait plus ; il n’avait plus cette sécheresse glaciale dont il s’était servi comme d’une armure contre elle. Ils avaient maintenant de longues conversations sans disputes. Ils évitaient l’un et l’autre les sujets dangereux, les questions irritantes, les mots dont il jaillit des étincelles.

Souvent il se faisait raconter les histoires de son enfance passionnée.

Un soir, comme à une remarque déplacée de sa part il lui disait en riant :

– Comme tu as été mal élevée, petite fille !

– C’est faux, répondit-elle, je n’ai pas été élevée du tout. Je te raconterai, si cela t’amuse, comment s’est passée mon enfance. Quand j’étais petite, nous avions un appartement pour l’hiver à Rome. Ma mère était belle, élégante, courtisée. Je vivais à l’écart avec ma gouvernante, une Française, Mlle Victoire. C’était une vieille fille d’une quarantaine d’années, pieuse, bonne, sans intelligence, soumise à tous mes caprices. Tout enfant, j’étais un petit phénomène, c’est-à-dire que j’avais une mémoire si souple qu’il me suffisait de lire une fois une chose pour la savoir par cœur. Et comme personne ne s’inquiétait de ce que je faisais, tu vois où cela pouvait mener. J’avais appris à lire presque seule à quatre ans. Je me souviens qu’un livre de chimie me tomba dans les mains. J’en appris la première page et, un jour, à table, comme il y avait plusieurs personnes à déjeuner, mon parrain me demanda ce que je savais. Et moi de réciter ma page de chimie sans en sauter un mot. Je n’y comprenais rien, cela va sans dire ; ils n’en savaient pas davantage... Les voilà stupides d’admiration. Des éloges, des compliments à n’en plus finir. Ma mère qui ne s’occupait pas de moi en était toute fière... Aussi, plus tard, quand il y avait du monde au salon, on m’y appelait. Mlle Victoire me mettait une robe blanche avec une belle ceinture, me frisait les cheveux, et je faisais mon entrée. Il me fallait dire des fables. Et les dames m’embrassaient ; et les hommes m’interrogeaient. Rien ne m’était plus désagréable que les baisers de ces femmes poudrées. Quand elles me prenaient dans leurs bras, je disais : « Vite ; pas sur les lèvres et ne me mouillez pas. » Alors tous ces sots de rire. Bientôt je trouvai humiliant d’être exhibée comme un chien savant. Je refusai net de paraître au salon. Grand scandale. Mon père vint me chercher. Ses prières, ses menaces furent vaines. Je m’accrochai à mon lit et, comme il essayait de me prendre, je fis retentir la maison de mes cris. On finit par me laisser vivre en paix avec Mlle Victoire. Nous faisions ensemble de grandes promenades et je l’emmenais dans les plus sales quartiers de Rome. La pauvre fille avait peur, me suppliait de rentrer, multipliait les signes de croix et m’entraînait dans la première église que nous rencontrions. Là, elle priait pour se remettre de ses émotions, et allumait un cierge, cependant que je parcourais l’église, me divertissant dans les bas-côtés à sauter sur un pied, de dalle en dalle.

Plus tard, j’avais dix ou douze ans, ma mère se servait de moi. Elle avait très bien deviné que je n’avais que du mépris pour mon père et que, quand même il n’y avait aucune intimité entre elle et moi, je ne la trahirais jamais.

Pourquoi avais-je ces sentiments pour mon père ? Je le voyais rarement, car il était toujours en voyage. Je me souviens que, toute petite déjà, j’avais senti qu’il ne m’aimait pas. Il avait une drôle de façon de me regarder. Il était très gentil, mais il me traitait comme une poupée. Quand il parlait de moi à ma mère, il disait toujours « Cette petite... Cette petite est très intelligente... Cette petite est curieuse », etc., etc... Il ne me grondait jamais, mais il était comme un étranger qui aurait vécu chez nous quelques mois par an. Il y eut une fois, entre ma mère et lui, une scène violente dont je fus le témoin. Il était arrivé de Pétersbourg à l’improviste. Que trouva-t-il à la maison qui lui déplut ? Mystère, mais à table, sur un mot de ma mère il se fâcha et, pour je ne savais quelle raison, l’accabla de reproches. Elle répliqua sèchement. Alors il se leva, jeta sa serviette par terre et dit : « Je m’en vais et je ne reviendrai jamais. – Bon voyage », répondit ma mère. Il m’embrassa et sortit. À ce moment je ressentais du respect pour lui. Il me semblait qu’il s’était conduit comme un héros... Il partit le soir même pour Paris. Jamais je ne pensai tant à mon père. Il n’avait pas cédé. Il avait fait ce qu’il avait résolu. Je l’admirai pendant quinze jours... Puis soudainement, un matin, je le trouvai dans la chambre de ma mère assis sur le lit. Il était arrivé dans la nuit. Quand j’entrai, il me parut que je les dérangeais. Ils riaient très haut tous les deux et ma mère jouait avec un collier de perles qu’il lui avait apporté. De ce jour-là, je n’eus plus que du mépris pour lui...

Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, je voulais te raconter comment ma mère m’employait à des choses très obscures et sur lesquelles elle ne me disait rien.

J’étais déjà grande fille. Nous étions à Cannes cet hiver-là et nous avions une villa à la Californie. J’allais à un cours en ville tous les matins. Mlle Victoire m’accompagnait. Mais je rentrais seule par le tramway, car je n’acceptais pas d’être toujours escortée de cette bonne Victoire... Maman – cela m’avait étonné – avait accepté cet arrangement. Elle me chargeait de petites commissions à faire pour elle. J’étais fière d’avoir gagné mon indépendance à douze ans. Un jour, ma mère me dit :

– Passe donc à la poste et demande s’il y a quelque chose à ce chiffre-là.

Elle me tendit un petit morceau de papier sur lequel je vis écrit : « X. B. 167 poste restante. » En sortant du cours, je fus à la poste et tendis mon billet au guichet. L’employé, un homme âgé, à lunettes, me regarda, haussa les épaules, murmura un : « C’est malheureux tout de même ! » atteignit dans un casier une liasse de lettres et, en prenant une, me la jeta avec mauvaise humeur. Je la rapportai à maman qui m’embrassa et me donna des chocolats. Le même manège se reproduisit à intervalles réguliers. Elle ne me dit jamais qu’il ne fallait pas parler de ces courses à la poste, mais je sentais bien qu’il y avait là un secret entre nous deux. Quand mon père était près d’elle lorsque je rentrais avec une lettre, je me gardais de la remettre. Un jour de printemps, j’étais à la poste et m’approchais du guichet, quand soudain mon père parut devant moi.

– Que fais-tu là ? dit-il, sur un ton caressant.

J’eus un instant d’émotion. Je devinai tout de suite qu’il m’avait guettée et qu’il soupçonnait mon manège. Mais au même instant je compris qu’il avait fait une faute de tactique. Eût-il attendu deux minutes de plus, j’étais prise. Je me dis : « Quelle sottise ! cela ne m’étonne pas de sa part », et je lui répondis :

– Je viens acheter des timbres.

– Mais il y en a à la maison, fit-il d’une voix plus dure.

– Pour toi et pour maman, peut-être. Pour ma correspondance, j’achète mes timbres moi-même.

Il ne put rien tirer de moi. Je ne soufflai mot à maman de cet incident. Comment lui en aurais-je parlé ? Il n’y avait aucune intimité entre nous, seulement une complicité.

Elle s’arrêta, but une gorgée de thé, alluma une cigarette.

Constantin restait silencieux et triste. Elle le regarda et dit :

– Veux-tu encore un trait pour comprendre quels étaient les rapports entre ma mère et moi ?... Nous étions à Rome, un an avant sa mort, j’avais à peine treize ans. Je parlais et j’écrivais l’italien aussi bien que le russe. Ma mère, un jour, vint dans ma chambre. Elle paraissait embarrassée. Elle me tendit une lettre écrite par elle en italien.

– Écoute, petite, me dit-elle. Voici une lettre que je te demande de corriger. Nous écrivons un roman en italien avec un ami, un roman par lettres. Mais je ne suis pas aussi forte que toi. Il faut que tu m’aides, oh ! pour les fautes de grammaire seulement.

Elle partit et je lus la lettre. C’était une folle prosopopée d’amour, où l’héroïne rappelait l’ivresse des rendez-vous anciens et suppliait d’en accorder un encore... Elle était criblée de fautes. Je la corrigeai et la rendis à ma mère le soir, sans un mot. Elle me dit merci, et parla d’autres choses. Tu penses que je ne fus pas dupe de sa fable... Je me souvins d’un officier de marine qu’on avait eu souvent chez nous et qui avait disparu... Voilà comment j’ai été élevée, monsieur le critique. Osez maintenant me faire des observations...

Constantin soupira et ne dit rien.