« Ariane, jeune fille russe », L’écolière   

L’écolière

Lorsqu’il sortit de chez Natacha, il était de bonne heure. Il fit à pied le trajet de l’Arbat à l’hôtel. La conversation qu’il avait eue l’avait affermi dans sa résolution de hâter la rupture avec Ariane. À formuler à haute voix les pensées qui ne cessaient de hanter son esprit, il avait compris qu’il fallait en finir au plus vite. Il remâchait ses griefs contre Ariane. Comment continuer à vivre avec une fille méchante, cynique, qui prenait son plaisir à le torturer, à lui faire sentir son néant et pour qui il n’était, au demeurant, qu’un numéro dans une série déjà longue ? Et dans cette besogne haïssable, artiste inouïe par le raffinement de sa cruauté, par l’art avec lequel elle décochait ses traits venimeux. Tout en marchant, il se montait peu à peu, en arrivait à détester Ariane dont il se composait le plus noir portrait.

L’appartement était éclairé. Dans les trois premières pièces, personne. Il ne trouva Ariane que dans la salle de bain et s’arrêta stupéfait, tant l’aspect qu’elle présentait différait de l’image qu’il s’en était formé en chemin.

Elle avait revêtu un sarrau lâche d’écolière, descendant à mi-jambe. Ses cheveux dénoués descendaient jusque sur les reins. Elle semblait avoir les quatorze ans d’une fillette grandie et précoce, aux yeux vifs, à la bouche déjà formée pour les baisers.

Elle se jeta à son cou et y resta pendue comme un enfant.

– Que tu es en retard ! dit-elle. Viens voir, j’ai développé les photographies que nous avons faites l’autre semaine. Regarde, tu es beau comme le jour ; tu es le Grand Prince, l’unique... Moi, horrible comme à l’ordinaire, chiffonnée, à ne pas y toucher. Seul le cliché qui me représente étendue sur le canapé est à peu près réussi.

Elle lui tendit un cliché qui la montrait dans la pose de la Maja de Goya, vêtue de pyjamas légers de soie. La veste était ouverte sur la poitrine nue et un sein saillait, rond, parfaitement modelé.

Constantin s’appuya contre la porte, tant le contraste était brusque entre l’Ariane qui avait fait la route de l’Arbat à l’hôtel et la gamine expansive qui lui sautait au cou. Il regarda le cliché, puis la jeune fille et, avec gaieté, lui dit :

– Je t’aime en écolière plus qu’en photographie. Tu as l’air, il est vrai, d’un mauvais sujet, mais on a l’idée qu’on peut t’appliquer encore des punitions appropriées.

– Essaie, essaie un peu pour voir, cria-t-elle. Personne n’a jamais osé me toucher.

Elle se sauva jusqu’au salon. Il la suivit.

– Tu sais, fit-elle, je n’ai pas dîné. Je meurs de faim. Commande à souper. Je te raconterai des histoires du temps où j’étais écolière.

Un peu plus tard, comme ils achevaient de manger, elle lui dit des souvenirs de sa vie au gymnase.

– Nous avions un prêtre qui nous enseignait l’histoire sainte. C’était un homme charmant entre quarante et cinquante ans, avec une grande barbe poivre et sel, et un œil bleu gai, si gai... Toutes nous l’aimions et il nous aimait aussi. Je m’amusais à lui poser des questions difficiles. J’avais quatorze ans alors et je fis un grand scandale dans la classe un jour où il nous racontait l’histoire d’Adam et d’Ève. Je lui dis : « Batiouchka, expliquez-moi, je vous prie, quelque chose que je ne comprends pas... Au commencement du monde, il n’y avait qu’Adam et Ève n’est-ce pas ? et personne d’autre... – Mais non, mon enfant. – Et leurs fils furent Caïn et Abel, je sais. Mais alors, à eux quatre, comment eurent-ils des enfants ? Est-ce qu’à cette époque les fils pouvaient se marier avec leur mère, comme sous les Pharaons les filles avec leur père ? » Voilà toute la classe qui se met à rire et le batiouchka, nous voyant ainsi, se laissa gagner par la contagion et, au lieu de me répondre, rit avec nous. Il n’y avait que la surveillante qui ne riait pas. Elle alla chercher madame la Directrice... J’avais un air si innocent qu’on ne put me punir, mais dorénavant on nous interdit de poser des questions à la leçon d’histoire sainte. « Les mystères, dit la Directrice d’un air grave, sont les mystères et ne peuvent être expliqués. »

Ce bon batiouchka ne m’en voulut pas. Nous devînmes de grands amis. Il m’attendait souvent dans un corridor, me faisait une petite caresse sur la joue, ou me prenait par le bras. Moi, j’étais coquette avec lui ; je lui coulais des yeux en dessous. Un jour que nous avions un bal au gymnase, je le rencontrai dans un couloir. « Eh bien, Kousnetzova, me dit-il, vous allez danser ce soir... – Venez, batiouchka, répondis-je, et j’ouvrirai le bal avec vous. – Je ne peux pas, mon enfant, soupira-t-il, nous n’allons pas au bal. – Alors, vous ne savez pas danser. Voulez-vous que je vous donne une leçon ? » Et je lui tendis la main. « J’ai su, dit-il, j’ai su, mais j’ai oublié. (Il avait pris ma main et passait son bras autour de ma taille.) Et puis cette maudite robe ! – Bah ! elle n’est pas plus longue que la mienne. » – Et je commençai à fredonner Troïka. Et voilà batiouchka qui se met à tourner légèrement, et moi dans ses bras. Comme il pliait sur les genoux, sa robe balayait le parquet et soulevait la poussière... On entendit le bruit d’une porte qui s’ouvrait : il s’arrêta brusquement... « Quelle folie !... », dit-il, et il s’enfuit tout riant... Ah, le charmant homme ! Il m’aimait vraiment celui-là... Les ennuis sont venus. Il avait une fille d’un an plus âgée que moi. C’était une grande dégingandée dont la figure ressemblait à celle de la Discorde. Mais elle était admirablement faite et se montrait à peine habillée. Elle avait des amants comme un homme a des maîtresses et, dans les soupers, elle buvait trop. Elle s’amouracha, imagine-toi, d’un vieil acteur et quand il quitta la ville elle partit avec lui. Tout le monde en parla et la position de batiouchka devint difficile... Mais la directrice du gymnase, Mme Znamenskaia, le défendit et le garda... Je crois qu’il s’est mis à boire depuis ce malheur...

Ils passèrent une soirée charmante. Ariane animait devant lui les scènes de la vie au gymnase. Il connaissait déjà la plupart des protagonistes autour desquels bruissait la foule des comparses. Il s’étonnait de l’art prodigieux avec lequel Ariane suscitait devant lui les compagnes de sa jeunesse. C’était tout un monde juvénile qui s’agitait autour de lui sous la baguette de cette fée, qui emplissait la chambre, dont les ombres flotteraient encore quelques instants après que la parole de la magicienne se serait tue, puis s’évanouiraient et rentreraient dans la nuit d’où elle les avait évoquées.

Constantin disait à Ariane :

– La ville que je connais le mieux en Russie est celle où je n’ai jamais été et où tu as vécu ton adolescence.