« Ariane, jeune fille russe », L’esprit de perdition   

L’esprit de perdition

Mais à d’autres jours, il semblait qu’un démon se fût emparé de la jeune fille. Elle ne faisait pas de scènes à la façon ordinaire des femmes. Elle n’élevait pas la voix. Elle n’adressait jamais un reproche à Constantin. Mais c’était l’art le plus subtil par manière de sous-entendus ou d’allusions vagues, de prétéritions, de silences, de réticences, de laisser deviner ce dont elle affectait de ne pas parler ouvertement. Elle ouvrait ainsi des jours inattendus sur sa vie antérieure et sur les expériences où l’avaient entraînée sa curiosité et « l’ardeur de son tempérament », – c’était l’expression qu’elle employait pour faire comprendre à Constantin que, si l’on avait des sens, ils avaient le droit de se développer à leur aise comme l’intelligence chez les êtres qui ont un cerveau, comme la sentimentalité chez les jeunes filles anémiques. Souvent elle s’amusait à discuter de la façon la plus cynique les rapports sexuels. La liberté en amour était un de ses thèmes favoris.

– On voit bien, disait-elle, que ce sont les hommes qui ont créé le monde à leur goût et pour leur avantage. Ils ont imposé les morales qui convenaient à eux seuls et, à force de tyrannie et d’art, ont formé une opinion universelle par laquelle, quoi que nous fassions, nous restons esclaves. Je ne suis pas féministe au sens moderne du mot. Porter la question féminine sur le terrain politique me paraît une grande sottise. Le bel avantage lorsque nous nommerons des députés à la Douma ! Je pense que nous aurons nos droits réels lorsque seront détruits les préjugés qui nous ligotent plus étroitement que les lois écrites. J’y ai pensé souvent. Et je vais te dire où je vois la vraie injustice dans cette question...

– Comprends-moi bien..., interrompit Constantin.

– Ne te moque pas de moi ! Tu vas voir où je vais... Don Juan est un héros éternel parmi les hommes parce qu’il a eu mille et trois femmes. Il s’en vante, il en tire sa gloire et son prestige. Mais une femme qui aurait mille et trois amants, comment serait-elle jugée ? Elle passerait pour la dernière des filles. On n’aurait que mépris pour elle. Si elle n’est pas une professionnelle, sa famille la fera enfermer dans une maison de santé, comme hystérique... Eh bien, cette injustice-là est l’injustice suprême contre laquelle je veux me battre. Tant que subsistera ce préjugé, nous ne serons pas vos égales. Si nous prenons un amant, il faut le faire en cachette. Les hommes parlent librement des femmes qu’ils ont eues. Et nous sommes condamnées à nous taire ! Pourquoi ? Ne sommes-nous pas libres comme vous ? N’avons-nous pas le droit de prendre, comme vous, notre plaisir où nous le trouvons ? Les hommes ont intérêt à avoir beaucoup de maîtresses et à ce que leurs maîtresses leur soient fidèles. Alors ils ont vanté les séducteurs par l’art, la poésie, la littérature, et attaché un masque d’infamie à la femme qui a beaucoup d’amants. Voilà où nous devons porter le combat. Il faut faire triompher la morale de la femme. Et j’y travaille...

Constantin regardait la jeune fille qui s’était animée en parlant. Il sentait l’inquiétude le gagner : l’orage commençait à gronder. Il eut l’imprudence de contredire Ariane en lançant cette phrase :

– Il s’agit de savoir ce que l’on veut. Veux-tu être aimée de tes amants ? Si oui, je te conseille de ne pas parler à chacun d’eux du plaisir que tu as trouvé dans les bras de ses prédécesseurs.

– Pourquoi donc ? fit Ariane agressive.

– Parce que, petite fille, tu les dégoûteras et qu’ils te quitteront.

– Et si je veux être aimée par-dessus tout, et malgré cela ? Tu me connais, je crois, et tu sais que, comme toi, je n’aime pas les choses faciles, et que, comme toi, je ne crains pas le danger. Eh bien, je ne veux pas devoir mon succès au mensonge. Tromper les hommes, leur persuader qu’on n’a jamais aimé avant eux, qu’ils cueillent sur nos lèvres le premier soupir de bonheur... Quelle honte ! Est-ce que vous vous croyez obligés d’user de telles supercheries ? M’as-tu fait de telles déclarations quand tu m’as connue ? Alors pourquoi m’y abaisserais-je ? Je veux être aimée d’une telle manière que l’on accepte tout de moi et que l’on me prenne comme je suis, avec mon passé... Et si l’on n’en veut pas, eh bien ! qu’on s’en aille ! Et je n’aurai pas un regret pour celui qui me quittera...

Elle lança cette phrase sur un ton de défi, regardant Constantin en face, attendant sa réponse. Il resta un instant silencieux, puis d’une voix indifférente, il dit :

– Il y a beaucoup de sophisme dans ce que tu me racontes. Et j’ai horreur des sophismes. Je ne spécule pas sur ce qui se passera dans trois mille ans. Je suis de mon temps et je vis avec mes contemporaines. Si une d’entre elles ne sait pas me rendre heureux, je la quitte pour une autre. C’est plus facile que de changer le cours du monde...

Ariane avait pâli. Ses sourcils se fronçaient.

– L’homme n’est fort que parce que nous sommes faibles. Si nous montrions notre force, les rôles changeraient... Tu ne m’as pas quittée, toi, et pourtant...

– Ariane, je t’en prie, dit Constantin, laissons ce sujet.

– Non, jeta Ariane, parlons ouvertement une fois pour toutes. Il y a quelque chose d’affreux et d’inexpliqué qui pèse entre nous ; il faut voir clair, et tant pis pour les conséquences ! J’ai toujours essayé de dire la vérité, et toujours tu m’as arrêtée. Aujourd’hui, nous irons jusqu’au bout, arrive ce qui arrive !

Constantin s’était levé. Il se dressa devant Ariane qui le regardait avec haine...

– Eh bien, fit Constantin, je te défie de me dire combien tu as eu d’amants ?

La jeune fille hésita un instant, puis la passion l’emporta et elle dit :

– Tu veux le savoir. Écoute ; aujourd’hui je ne reculerai pas. Le premier qui m’a eue m’a prise à seize ans. Je ne l’aimais pas, mais je voulais savoir ce qu’était l’amour dont on nous rabat les oreilles. Je l’ai chassé le lendemain, je ne pouvais plus le voir... Le second, j’ai cru l’aimer : je me trompais. C’était un sot qui pleurait à mes genoux. Le troisième, tu le connais ; la petite maison des faubourgs. Avant mon départ pour Moscou, je me suis consolée dans les bras d’un étudiant qui m’adorait... À Moscou, j’ai connu l’acteur du théâtre des Arts. Au jour de l’an, je te l’ai raconté, l’amant de ma tante m’a conduite chez lui... Dans le train qui me ramenait, un officier qui m’aimait depuis deux ans a eu l’habileté de se glisser dans mon wagon et a su me gagner pour quelques heures. Je ne l’ai jamais revu. Et puis je t’ai rencontré, toi huitième... Ton règne a été plus long à lui seul que celui de tous les autres réunis. Admire ta force, et complais-toi dans l’admiration de toi-même... À présent tu sais tout. Si nous continuons à vivre ensemble, tu n’auras plus rien à apprendre. Décide.

Il y eut un long silence. Constantin alluma une cigarette, but une gorgée de thé, fit quelques pas et d’une voix froide, polie, ennuyée, dit :

– Je sens bien qu’il faut que je m’excuse de t’avoir accaparée si longtemps. Mais je n’arrêterai pas davantage le cours de ta destinée. Je partirai après-demain pour Pétersbourg. J’y passerai une semaine. Je pense que ce délai te suffira pour trouver parmi tes amis du vendredi le neuvième amant qui préparera la venue du dixième.

Tout en parlant, il s’était approché du timbre électrique sur lequel il avait appuyé le doigt.

– Pourquoi sonnes-tu ? fit Ariane.

– Tu vas le savoir, répondit-il.

Un garçon entrait.

– Faites préparer un lit sur le divan, ici, dit-il.

Ariane passa dans la chambre à coucher. Une heure plus tard, il la traversa pour aller dans la salle de bain. Ariane était couchée, le visage contre le mur. Comme il revenait et qu’il allait gagner le salon, elle l’arrêta :

– Constantin, dit-elle...

– Que veux-tu ?

Elle tourna vers lui une pauvre petite figure baignée de larmes et, lui tendant les bras, dit :

– Pardonne-moi, je n’aurais pas dû parler... Je ne sais ce qui m’a poussée... Je ne pouvais plus...

Il s’approcha d’elle.

– Comment t’en vouloir ? Tu m’as donné beaucoup... et je ne l’oublierai pas. Moi-même que suis-je ? Ai-je tort ? As-tu raison ?... Nous avons été heureux ensemble, tout de même... Et maintenant, c’est fini. Adieu, petite fille...

Il la prit dans ses bras et la baisa sur le front.

Elle s’approcha de lui et, le couvrant de baisers, murmura :

– Reste.

Il s’arracha d’elle et, la baisant encore une fois, dit :

– Non, non, pardonne-moi... Je ne puis pas...

Et il s’enfuit.