« Ariane, jeune fille russe », Un jour gris de février   

Un jour gris de février

Le lendemain matin, c’était un jour gris de février, ils se réveillèrent tard. Constantin se leva le premier. Comme il était habillé – il était onze heures passé – Ariane se décida à sortir du lit.

Elle s’assit sur une chaise, le dos tourné à Constantin qui était dans le fond de la chambre et contemplait la charmante et frêle silhouette de sa maîtresse en chemise, se détachant sur la fenêtre par laquelle entrait une pâle clarté jaunâtre.

Et, tout à coup, sans regarder son amant, tout occupée qu’elle était à examiner un bas de soie à l’extrémité duquel elle découvrait un trou, elle dit d’une voix nonchalante, comme si elle lui demandait de sonner pour la femme de chambre :

– À quoi te sert-il donc d’être intelligent et supérieur aux autres ? Ignores-tu vraiment que tu m’as eue vierge et que pas un homme ne m’a touchée ?

 

Ces mots tombèrent dans le silence de la chambre. Il parut à Constantin que son cœur s’arrêtait de battre, que la pièce soudain s’illuminait, devenait immense... Il crut s’évanouir. À la seconde même où la jeune fille parlait, il avait compris qu’il tenait enfin la vérité. Le souvenir de la première nuit traversa comme un coup de foudre sa mémoire ; il entendit une voix humble, enfantine, qui disait : – « Je ne me bats pas » ; il se souvint de la résistance rencontrée ; il revit les taches de sang sur la blancheur des draps. Elles formaient comme un petit bouquet de baies rouges... Mais il n’avait aucun besoin de ce témoignage matériel. Une vérité plus haute imposait son évidence et chassait le doute comme la lumière la nuit.

Accablé par la violence des sensations qui l’assaillaient, il chancela. Il ne pouvait ni parler, ni regarder Ariane en face. Comment supporter le feu de ses yeux ? Entendre sa voix était au-dessus de ses forces. Il lui fallait la solitude, le plein air, une longue marche. Avec effort, il se redressa, fit quelques pas, traversa la chambre, gagna la porte et sortit...