« Ariane, jeune fille russe », Divagations  

Divagations

Il erra longtemps, sans but, à travers la ville. Il ne pensait à rien. Il allait lentement, les mains dans les poches de sa fourrure, s’intéressant aux mille spectacles de la rue. À la Sadovaia, il resta plusieurs minutes à regarder un gros cheval de charroi qui était tombé sur la neige glissante et essayait vainement de se relever.

Le vent piquait la figure de Constantin. Il reprit sa course.

Par moments, il revoyait Ariane, mince et dévêtue, devant la fenêtre. Il répétait machinalement les mots qu’elle avait prononcés d’une voix morte. Maintenant pas plus que tout à l’heure, il ne mettait en question la vérité de ce qu’elle avait dit. On ne discute pas l’évidence. Mais elle était comme le buisson de feu en lequel Dieu apparut à Moïse. Elle l’éblouissait et le brûlait. Il ne pouvait en supporter ni l’éclat ni la chaleur. Pour l’instant, il fermait les yeux et fuyait éperdu comme un oiseau de nuit surpris par le soleil de midi.

Il entra au Kremlin, pénétra dans la cathédrale Ouspenski, regarda avec plaisir les icones. Sur la figure d’une des vierges de style byzantin, il reconnut les longs sourcils noirs et arqués d’Ariane. Elle était là encore. Une odeur d’encens flottait entre les murs couverts de mosaïques. Il étouffait. Il sortit.

Sur la terrasse qui domine la Moskova, près du monument d’Alexandre II, il commença soudain à se parler à lui-même avec volubilité.

– Ah ! disait-il avec une joie sauvage, comme je te connais maintenant, petite fille pâle et souveraine ! Je sais aujourd’hui quelle ivresse de domination te menait des salles du gymnase Znamenski aux chambres de l’hôtel de Londres et jusqu’à la maison des faubourgs. Ton regard dont j’ai connu la force a vu fléchir devant lui le désir des hommes. Mais par quel miracle t’es-tu vaincue toi-même et as-tu surmonté cette soif de caresses que tu n’as apaisée que dans mes bras ? Et pourtant tu as vécu dans une ville ardente du sud. Autour de toi, les couples se lient et se délient. Tante Varvara chante à tes oreilles les louanges de son amant. Tu restes pure, petite Ariane qui n’as été qu’à moi. Triomphe de l’orgueil qui te sauve et te garde pour mes baisers !... Puis un jour vient, et nous voici en face l’un de l’autre !

Un vol de corbeaux criards passant juste au-dessus de sa tête l’arracha un instant à ses réflexions. Il suivit leurs évolutions au ras des toits blancs de la ville. Leur bande discordante tournoya, puis disparut derrière les palais et les couvents. Il reprit son soliloque.

– À la minute où elle me rencontre, elle se sent perdue. La terre qu’elle foulait en conquérante tremble sous ses pas. Cette fille hautaine et méprisante voit qu’elle va tomber dans les bras d’un homme rencontré la veille, qui ne l’aime pas, qui la prend comme un jouet, qui lui demande avec cynisme quelques heures de sa vie pour passer agréablement les soirées de son exil à Moscou... Ah ! je n’ai laissé place à aucune illusion ! J’ai parlé sans détours et sans hypocrisie. Rien de plus cynique que le marché que je lui propose... Pourtant elle ne songe pas à résister. Elle a rencontré le destin. Mais comme elle se déteste à cette heure, comme elle se débat contre elle-même !... Elle est vaincue ; elle se rend... À ce moment suprême, elle comprend soudain qu’elle a encore le choix de s’humilier, ou devant moi, ou devant elle-même. Elle n’hésite pas. Elle prend le chemin le plus rude, mais celui au sortir duquel elle pourra vivre sans honte à ses propres yeux... Et voilà, ce passant aura dans les bras une fille facile, légère, qui va d’homme en homme, à son plaisir. Elle consent à ce que je la traite comme une passagère à qui l’on donne l’hospitalité un soir pour la renvoyer le lendemain... Oui, mais à ce prix elle se sauve. Elle se garde une arrière-chambre où elle se retrouve intacte... Qu’importe le reste ? Qu’importe son amant et l’opinion qu’il aura d’elle ?... Elle ment, et, chose merveilleuse, à l’instant où elle a pris son parti, elle sait me tromper avec tant d’art que les faits matériels les plus évidents ne peuvent me dessiller les yeux. Par la force de son génie, elle crée en moi une certitude que rien ne peut entamer... Et pourtant, elle a, pauvre enfant, une seconde de défaillance. Elle ne reste pas maîtresse de sa voix au moment où je la torture et m’efforce de pénétrer en elle. Elle balbutie comme une petite fille effrayée qu’elle est alors : « Mais je ne me bats pas ! » Et je n’ai pas soupçonné le drame effrayant qui se jouait en elle. J’étais aveugle et j’étais sourd. Aujourd’hui seulement, je vois clair ; maintenant, j’entends ton appel, Ariane !...

Il gesticulait en parlant sur la terrasse balayée par un vent froid. Les rares passants s’arrêtaient, le regardaient, puis continuaient leur chemin. Il se calma soudain et tira sa montre. On l’attendait à son bureau. « Qu’on m’attende ! » pensa-t-il. Et il reprit sa marche errante.

D’un ciel fuligineux tombaient quelques flocons de neige glacés que le vent emportait en tourbillons.

Il ne cessait de penser au mensonge d’Ariane. En un éclair, elle en avait conçu la nécessité et, du coup, s’était élevée à une hauteur qui donnait le vertige. Il éprouvait à la voir juchée si haut l’angoisse qu’on a à suivre des yeux un acrobate qui, au cintre du cirque, tente un exercice où il peut perdre la vie.

Mais le prodige était d’avoir eu l’héroïsme de jouer ce rôle de casse-cou pendant presque un an de vie quotidienne. Dans une intimité de chaque instant, elle avait su perpétrer ce mensonge et le nourrir au cours changeant des jours et des nuits. Mieux elle l’aimait, mieux elle se cachait de lui, trouvant dans son orgueil la force de soutenir contre elle-même un impossible combat. Elle voyait l’effet funeste de sa tactique sur son amant. Il la rudoyait ; il la faisait pleurer. Et peut-être ne pouvait-il arriver à l’aimer à cause de l’image haïssable d’elle-même qu’elle imprimait en lui. Elle avait supporté cette pensée ; elle avait subi ces humiliations. Mais dans l’angoisse et dans les larmes, en secret elle triomphait. Plus il l’abaissait et plus elle grandissait.

Et cependant, dans l’ardeur de la lutte elle se dévorait elle-même. Elle aimait. On ne fait pas sa place à l’amour. Une fois né, il envahit l’être entier. Il avait sauté à la gorge de l’orgueil et s’efforçait de le terrasser. Chaque épisode d’une lutte longue de dix mois était écrit avec du sang, car des défaites qu’elle subissait dans son combat contre elle-même, elle se vengeait sur Constantin. Il notait une progression dramatique dont il pouvait retracer les phases récentes. C’était l’histoire de la petite maison des faubourgs, histoire intolérable par le louche qu’elle enfermait ; puis celle plus haïssable encore de l’heure passée dans les bras du docteur, amant de Varvara Petrovna, et enfin, enfin, la liste complète de ceux qui, une nuit, une semaine ou un mois, l’avaient possédée... Maintenant, c’est tout. Elle est à bout de forces ; l’orgueil surhumain qui l’a soutenue est écrasé. Elle ne peut mentir davantage... Un sentiment plus puissant l’emporte. Elle n’est plus qu’amour. Alors la confession simple, nue, sans un geste, sans un accent, mille fois plus poignante par le ton uni sur lequel elle est faite, de la vérité.

Constantin restait éperdu devant ce duel inconcevable. Il jugeait de l’héroïsme de cette petite fille à l’incommensurable grandeur de l’amour qui l’avait amenée, le matin même, à se livrer à lui.

Tout à coup, une saute brusque d’idées le dérouta. Il se surprit à crier des mots qui vibrèrent dans l’air glacé.

– Et pourtant si j’avais su, si j’avais su ! Ariane, qu’as-tu fait ?

Il jeta ces mots si haut que le son de sa voix l’effraya. Il se tut, accablé par le flot nouveau de pensées qui montaient en lui... Il imaginait Ariane sincère dès le premier jour. Avec quelle douceur il l’aurait traitée ! Comme il aurait fait avec patience le siège de ce cœur orgueilleux et de ce corps scellé ! Quelle tendresse serait née entre eux. Il l’aurait prise enfin, mais comme il se serait donné ! Et voilà que de par la volonté implacable d’Ariane, il avait été contraint à se défendre contre elle. Il avait lutté avec une sorte de rage pour ne pas aimer, pour ne pas s’attacher.

– Ah ! fit-il sourdement, pourquoi m’as-tu trompé ?... Comment revenir en arrière ? Trop tard, trop tard, répéta-t-il avec désespoir... On ne ressuscite pas ce qui n’a jamais existé !

Il s’arrêta, étouffé par l’amertume qui était en lui. Et soudain, il se demanda pourquoi il ne courait pas à Ariane. Elle était là, non loin de lui, à l’attendre dans une chambre d’hôtel.

Une douleur inexprimable lui poignait le cœur. Il sentait, sans en chercher les raisons, qu’il lui était impossible de revoir sa maîtresse. De quels yeux la regarder ? Que lui dire ? Sur quel ton lui parler ?

Aux sentiments passionnés et contradictoires qui luttaient en lui se mêlait une sourde et intense fureur contre la jeune fille. Et maintenant qu’il voyait Ariane dans sa réalité, il la détestait. Par quel raffinement de méchanceté avait-elle eu la force de le torturer si longuement ? Elle y avait goûté une joie satanique. Cruelle et insensible, elle s’était acharnée à sa vengeance... Un comble d’amour et de haine, un amalgame sublime où l’honneur et le mensonge, la loyauté et la ruse se mêlaient étrangement. Quel dégoût et quelle magnificence !... Mais il est à bout de force... Un an de supplices quotidiens l’a épuisé. Quelle joie ressent-il maintenant à savoir qu’il l’a eue vierge ? Il n’est plus que souffrance. Il la revoit telle qu’elle a toujours été envers lui. Les blessures anciennes saignent encore... Il n’a qu’une pensée : fuir, être seul enfin, oublier cet enfer. Oui, partir pour Pétrograd le soir même... Mais il faut passer à l’hôtel prendre ses valises... Il arrivera au dernier moment... Peut-être, lasse de l’attendre sera-t-elle sortie ?... Alors laisser un mot, un mot pour dire qu’il part et que, sans doute il reviendra... Mais il ne reviendra jamais...

Il regarda autour de lui.

Il était devant la petite maison de l’Arbat où habitait Natacha. – « Ce n’est pas le hasard qui m’a conduit ici », pensa-t-il.

À la minute où il pénétrait chez son amie, il savait ce qu’il allait lui dire. Il venait rompre avec elle. Du fait qu’il quittait Ariane, il renonçait à Natacha. Il le voyait dans son esprit comme un axiome qu’on pose et qu’on ne démontre pas. – Une heure plus tard, il sortait de la maison. Et derrière lui son amie pleurait sur le divan où il l’avait laissée.

Un changement brusque s’était fait en lui. Il était calme ; il songeait à son voyage, à ses affaires. Il se rendit à son bureau. Là il pensa qu’il fallait savoir ce que devenait Ariane, qu’il causerait avec elle par téléphone. Elle ne pouvait plus ni le faire souffrir, ni le rendre heureux. Pour la première fois depuis un an il se sentait un homme libre. Pourtant au moment de sonner, il recula... Pourquoi, au fait, ne pas la voir avant son départ ? Pourquoi ne pas dîner avec elle, simplement, comme avec quelqu’un qu’on a connu jadis et qui vous est devenu indifférent ?

Il appela un chasseur et lui donna un message verbal à transmettre.

– Tu diras exactement – note bien mes paroles – « Constantin Michel vous salue, Ariane Nicolaevna, et vous prie de dîner avec lui à huit heures. Il prend le train de dix heures. »

Lorsque le chasseur revint, Constantin l’interrogea avec brusquerie :

– Que faisait Ariane Nicolaevna ?... Qu’a-t-elle répondu ?...

– Ariane Nicolaevna était en train de téléphoner. Elle riait en parlant... Elle s’est arrêtée, m’a écouté et a répondu simplement : « Bien », puis a continué sa conversation.

Une heure plus tard, Constantin arrivait à l’hôtel. Dès avant d’entrer il savait qu’il ne ressentirait aucune émotion à revoir Ariane. Il la salua sur un ton naturel, mais il ne l’embrassa pas. Il ne fit aucun effort ni pour causer, ni pour se taire. Il était glacé jusqu’au fond de l’être et insensible. La jeune fille n’était ni gaie, ni triste, ni sentimentale, ni cynique. Elle l’aida à préparer ses papiers et ses effets. À table, ils parlèrent sur un ton uni de choses sans importance. Elle ne lui demanda pas quand il reviendrait. La question de l’appartement à l’hôtel ne fut pas abordée. Après dîner, comme il fermait ses valises, elle lui donna pour le voyage des sandwiches qu’elle avait préparées elle-même et enveloppées dans un papier blanc noué d’un ruban bleu.

Lorsque le moment de partir fut venu, elle s’habilla pour l’accompagner à la gare.

Elle l’installa dans son coupé, détacha une rose de son corsage et la mit dans un verre. Puis ils descendirent sur le quai en attendant le signal du départ.

Constantin avait passé son bras sous celui de la jeune fille. Il ne parlait pas. Il était extrêmement las et ne pensait à rien. Ariane, par instants et comme à la dérobée, le regardait. Habituée à lire dans les traits de son ami, elle avait compris à sa pâleur, aux rides creusées sous ses yeux, qu’il traversait une crise terrible. Mais quoi, n’aurait-il pas un mot pour elle ? La laisserait-il ainsi seule dans la nuit ? Partait-il pour ne plus revenir ? Elle se taisait, n’osant poser une question. Les minutes passaient ; l’angoisse emplissait son cœur. La tension entre les deux amants atteignait à son comble. Il semblait que rien ne pourrait rompre le silence dans lequel ils s’ensevelissaient et que la séparation allait rendre éternel.

Les trois coups de la cloche sonnèrent auxquels le sifflet de la locomotive répondit. Constantin embrassa la jeune fille sans prononcer une parole. Maintenant il était debout sur la première marche de l’escalier du wagon. Le train, avec peine, s’ébranlait. Ariane luttait pour ne pas s’évanouir. Elle leva les yeux vers son amant. Il les vit se remplir de larmes... Soudain, s’accrochant d’une main à la barre d’appui, il se pencha, enlaça la jeune fille fortement d’un seul bras, la souleva, l’amena jusqu’à lui, l’emporta dans le coupé dont il ferma la porte et s’abattit avec elle sur la banquette.

– Que fais-tu ? balbutia-t-elle. Tu es fou !

– Tais-toi ! dit-il... Je t’en prie !... Tais-toi !...

Il la dévorait de baisers silencieux.

Arkhangel, octobre 1918.

Paris, mars 1919.