« Ariane, jeune fille russe », Le fiancé   

Le fiancé

Devant la porte de la maison stationnait une petite victoria aux roues montées sur pneumatiques et attelée d’une paire de beaux chevaux noirs, de la célèbre race des trotteurs qu’on élève dans la province. Sur le trottoir un grand et gros garçon, brun, barbu, se promenait tirant à coups précipités quelques bouffées de cigarettes qu’il jetait aussitôt. Par moments, il s’arrêtait, regardait la véranda du premier étage, consultait sa montre et reprenait sa promenade. Nicolas Ivanof n’était connu dans la ville qu’à deux titres : comme amateur de chevaux et comme fiancé unilatéral de la fantasque et déjà célèbre Ariane Nicolaevna. C’était un garçon singulier et sauvage, qu’on voyait rarement, qui n’avait pas d’amis et passait la plus grande partie de l’année dans un bien distant d’une trentaine de verstes. En ville, il n’avait qu’un pied-à-terre de deux chambres dans un appartement bourgeois. Il ne buvait pas, il ne jouait pas aux cartes, on ne lui connaissait aucune liaison. Son père était mort depuis longtemps ; sa mère habitait la Crimée. On disait qu’elle avait l’esprit dérangé et qu’elle était gardée dans la clinique d’un médecin connu. À force de vivre seul, Nicolas Ivanof était devenu taciturne et éprouvait une réelle difficulté à parler. Il cherchait ses mots, se reprenait, se contredisait, s’arrêtait net au milieu d’une phrase et finalement retombait dans le silence qui lui était agréable. Il était de physionomie plutôt sympathique, ayant de grands yeux bleus sous des sourcils et des cheveux brun foncé. Mais le teint était pâle, la bouche mince et le regard inquiet. Les mères de famille et les jeunes filles avaient depuis longtemps tâché de capter cette riche proie, car Nicolas Ivanof passait pour avoir près d’un million de roubles. Elles en avaient été pour leurs avances.

Un soir, il s’était laissé entraîner au bal annuel que donnait le gymnase Znamenski.

Ariane était une des commissaires de la fête et lui avait offert une fleur à l’arrivée. Nicolas avait pris la fleur, avait dévisagé la jeune fille d’une façon gênante et prolongée, tout en balbutiant des remerciements et, finalement, l’avait suivie pas à pas pendant la soirée. Quand elle dansait, il ne cessait de la contempler avec un sourire attendri ; ou bien, quittant la salle de bal, il se précipitait au buffet et avalait plusieurs verres de vin comme pour se donner du courage. La soirée n’était pas terminée que, dans une crise d’intrépidité héroïque, il demandait à Ariane de l’épouser. Ariane – elle avait seize ans – le regarda des pieds à la tête avec une insolence extrême, puis lui rit au nez. Mais, le lendemain, il se présentait avec des fleurs chez Varvara Petrovna, qui essaya vainement de lui expliquer que sa nièce n’était pas en âge de se marier. Le surlendemain, il portait une bague de fiançailles avec le nom d’Ariane gravé à l’intérieur et la date du bal. Il annonçait à toute la ville que, dès qu’elle aurait terminé ses cours, Ariane Nicolaevna Kousnetzova serait Mme Nicolas Ivanova. Dès lors, chaque jour, on apportait des fleurs à Ariane qui finit par accepter comme agréables ces belles fleurs quotidiennes et les plus rares promenades en voiture qu’elle accordait à Nicolas Ivanof.

Rien ne peut donner une idée du despotisme capricieux sous lequel cette gamine de seize ans tenait cette espèce de colosse qui avait presque deux fois son âge. Chose curieuse, ce n’était pas petit à petit qu’elle avait pris conscience du pouvoir absolu qu’elle avait sur lui. Dès le premier jour, elle avait compris en face de qui elle se trouvait et que Nicolas serait une cire molle entre ses doigts enfantins. Elle réglait ses visites et leur durée. Nicolas ne venait la voir qu’à ses heures. Dieu garde qu’il eût osé se présenter sans permission à la maison de la Dvoranskaia ! Un jour, pour je ne sais quelle raison urgente, il arriva dans la salle à manger, n’y étant pas attendu. Ariane sans dire un mot passa dans sa chambre et refusa de le recevoir. Souvent elle l’obligeait à séjourner une semaine ou deux à la campagne avec défense d’écrire. Elle l’autorisait parfois à l’accompagner au théâtre où elle avait ses habitudes et dont elle ne manquait presque pas une représentation, car elle raffolait de l’art dramatique, fréquentait les acteurs, déclarait qu’elle deviendrait elle-même comédienne et que la vie ne valait qu’aux feux de la rampe. Même il arrivait qu’au milieu de la soirée, elle passait sur la scène, allait causer dans les loges des artistes, et oubliait Nicolas qui s’en revenait seul, maugréant et les dents serrées.

Une fois elle tenta l’expérience suivante. À dix heures du soir, en hiver, alors que Nicolas prenait le thé dans sa chambre, elle lui dit :

– Nicolas, je sors, j’ai un rendez-vous.

– Je vous accompagnerai, fit-il, où allez-vous ?

– Un ami m’attend au coin de la place de la Cathédrale, mais vous ne devez pas savoir qui.

Il la regarda avec étonnement. Puis, après un instant, faisant un effort sur lui-même, il dit :

– Bien.

Ils sortirent ensemble et, quand, à la lueur d’un réverbère, elle vit le jeune homme qu’elle cherchait, elle dit adieu à Nicolas en lui enjoignant de rentrer aussitôt chez lui.

Il faut noter pour la beauté de l’affaire que Nicolas était désespérément jaloux et qu’il trouvait pour croire qu’Ariane avait des intrigues en ville mille raisons excellentes dont la meilleure était que la jeune fille n’en faisait nul mystère et lui en parlait sans cesse. Elle lui disait par exemple :

– Ah ! Nicolas, vous ne savez pas qui est arrivé de Moscou ? Le fils aîné de Maklakof ; je crois que j’en suis amoureuse. Il est irrésistible...

Et cent propos pareils au hasard des jours et des nuits.

Le lendemain du jour où elle se fit accompagner par Nicolas au rendez-vous donné par un autre, Ariane raconta la chose à sa confidente en pouffant de rire. Quelque habituée que fût celle-ci aux caprices de son amie, elle ne se tint pas de lui dire :

– Ariane, tu es vraiment méchante.

Ariane s’arrêta de rire et répondit sérieusement :

– Eh ! sans doute, je suis méchante. Mais pourquoi diable ne serais-je pas méchante, si cela m’amuse ?

La grosse blonde était stupéfaite.

Ariane continua :

– Veux-tu que je te dise une chose que tu ne découvriras jamais toute seule ? C’est précisément parce que je suis méchante que Nicolas m’aime. Et toi qui es bonne comme du pain, il ne t’aimera jamais.

À cette idée elle se mit à danser dans la chambre, car elle était, en outre, fort gamine, avait des accès de folle gaieté, tirait la langue aux gens dans la rue, faisait des niches à ses camarades et s’entendait comme nulle autre à exaspérer ses professeurs, sans toutefois jamais leur donner prise sur elle.

Le plus surprenant est qu’Ariane avait raison. Nicolas Ivanof, enfant unique et gâté de famille riche, qui n’avait jamais rencontré d’obstacles à ses caprices, à qui personne n’avait jamais répondu « non », qui n’avait eu que des plaisirs faciles avec des femmes complaisantes, avait d’abord regardé avec stupeur, comme un phénomène incompréhensible, cette frêle jeune fille qui lui parlait sur un ton de commandement. Il avait obéi tout de suite pour la simple raison qu’il ne sentait en lui aucune force capable de résister au pouvoir mystérieux qui émanait d’Ariane. Pendant ses longues heures de solitude, il avait tourné et retourné dans sa tête ce problème étrange. Comment acceptait-il l’esclavage auquel Ariane le condamnait ; et surtout pourquoi agissait-elle ainsi avec lui ? La solution cherchée lui était soudain apparue. « Elle ne me soumet à de telles épreuves que pour s’assurer de mon amour. Et si elle multiplie les expériences, c’est que je ne lui suis pas indifférent. Si elle ne m’aimait pas, elle me laisserait tranquille. Si elle me tourmente, elle m’aime... C’est une fille admirable. »

Aussi plus Ariane le faisait-elle souffrir, plus il lui en était reconnaissant, plus il s’attachait à elle. Il arrivait à ne pouvoir concevoir qu’il pût se refuser à obéir aux caprices de la jeune fille. Et plus dure était l’épreuve, plus joyeux était-il de se vaincre, et de gagner ainsi l’amour de cette fille sans pareille au monde. Le lendemain du jour où il l’avait accompagnée au rendez-vous d’un rival, il s’agenouilla devant elle et lui dit :

– Ariane, je vous remercie, vous m’avez donné hier la plus grande preuve d’amour qu’un homme puisse demander. Soyez bénie...

La jeune fille, pour toute réponse, haussa les épaules et fit une pirouette.

Elle jouait avec lui un autre jeu, plus terrible.

Parfois, le soir, elle lui permettait de prendre le thé dans sa chambre. Ils causaient longuement. Nicolas, alors retrouvait la faculté de parler, quelquefois même avec éloquence. Elle le faisait asseoir à côté d’elle sur le divan, lui jetait des coups d’œil vifs ou tendres. Le gros garçon bientôt passait son bras autour d’une taille mince que n’enfermait aucun corset, s’approchait peu à peu de la jeune fille, et ses lèvres finissaient par se poser sur le bras nu, rond, ferme, d’Ariane et le dévoraient de baisers.

À demi-étendue sur le divan, elle semblait ne pas s’en apercevoir ; elle était comme absente de cette scène passionnée.

– Tu m’aimes ? risquait Nicolas en soupirant.

– Nitchevo, disait avec un accent intraduisible la jeune fille.

Finalement, Nicolas, ne se possédant plus, tentait une attaque décisive. Ariane lui glissait alors entre les mains.

– Il fait trop chaud pour vous ici. Vous vous trouverez mal. Allez donc prendre l’air, Nicolas.

Et, pour ne pas lui laisser l’alternative, elle passait dans la salle à manger où Olga Dimitrievna buvait du thé avec quelqu’un des familiers de la maison.

Nicolas s’enfuyait comme un ouragan, sans dire adieu à personne, sautait dans sa voiture et donnait l’ordre d’aller faire dix verstes à toute vitesse sur la chaussée. Par les soirées glacées d’hiver, il laissait alors sa pelisse ouverte et le cocher, de son siège, entendait le barine jeter des exclamations incompréhensibles dans la nuit.

– Le diable l’emporte ! entendait-il stupéfié. Je la tuerai !... Plus vite, plus vite !... Fille de chienne !... je t’adore !...

 

Ce soir-là pour la première fois de l’année, l’air était tiède comme en une nuit d’été. La voiture filait à vive allure et la jeune fille pelotonnée dans son coin, sous un grand manteau de soie noire qui cachait sa robe blanche, restait comme engourdie et ne sentait pas la pression du bras de Nicolas passé autour de sa taille. Le fin croissant de la lune brillait au couchant. Par moment, quand la route traversait un boqueteau d’acacias, l’odeur pénétrante des grappes en fleur enveloppait brusquement Ariane. Puis c’était le parfum plus subtil des prés aux herbes hautes qui s’étendaient des deux côtés de la chaussée. La douceur de l’atmosphère, la limpidité sombre du ciel criblé d’or, le silence de la nature agissaient à la façon d’un baume sur les nerfs irrités de la jeune fille. Elle oubliait son compagnon ; elle ne pensait à rien ; elle goûtait, sans mot dire, le calme de ce beau soir.

Nicolas longtemps se tut. Il risqua enfin quelques phrases. Ne recevant pas de réponse, il s’enhardit et devint plus explicite. Il disait à Ariane que, dès aujourd’hui, elle était libre, qu’elle avait fini glorieusement et le gymnase et une période de sa vie. Rien ne s’opposait plus à la réalisation de projets médités depuis dix-huit mois ; il ne restait qu’à fixer la date prochaine de leur mariage. Au lendemain des noces que voulait-elle faire, voyager à l’étranger, rester dans sa propriété, aller en Crimée ?... Il attendait sa décision.

La jeune fille restait absorbée. Nicolas s’inquiéta :

– Répondez-moi, je vous en supplie, fit-il sur un ton anxieux.

Elle se tourna vers lui et, le regardant dans les yeux, elle dit :

– Nicolas, ne me tourmentez pas. Je suis malheureuse... Dans quelques jours, je vous en dirai davantage. Maintenant, il faut rentrer.

Le gros garçon resta bouleversé. Jamais Ariane ne lui avait parlé sur ce ton. Jamais elle ne lui en avait dit autant sur elle-même qu’en ces trois phrases. Il sentit obscurément que quelque chose de tragique se préparait qu’il ne pouvait concevoir. Que se passait-il ? Voilà qu’Ariane, reine à qui le monde entier se soumettait, était malheureuse. Elle faisait appel à sa pitié... Cela passait son entendement. Il eut comme un vertige. Soudain des larmes lui montèrent aux yeux et il s’effondra dans une crise de pleurs.

La main de la jeune fille se posa sur sa main fiévreuse. Ils rentrèrent ainsi sans prononcer une parole.

À la porte, elle lui dit avec le même accent de douceur :

– Au revoir. Dans quelques jours, je vous appellerai.