« Ariane, jeune fille russe », Le jardin Alexandre   

Le jardin Alexandre

Le jardin Alexandre était l’orgueil de la ville. Situé à dix minutes à peine de la cathédrale, il offrait de multiples agréments. Une société composée des notables de l’endroit l’administrait pour l’avantage de tous. On payait cinquante kopecks d’entrée et, par abonnement, vingt-cinq. Au centre du jardin étaient une piste pour bicyclettes aux virages relevés et deux courts de tennis entourés de treillis. Sur la terrasse dominant la piste on voyait, à une extrémité, un théâtre d’été à la scène couverte, mais dont les spectateurs étaient assis en plein air. On y jouait l’opérette et la comédie légère. À l’autre extrémité, un restaurant aux vastes salles ouvertes sur des balcons fleuris était dirigé par le propriétaire de l’hôtel de Londres qui y transportait, dès la belle saison, son chef renommé et son orchestre médiocre. La terrasse, le théâtre, le restaurant resplendissaient de lumières dans les nuits d’été. Officiers et fonctionnaires, marchands et industriels y rencontraient leurs femmes, leurs fils, leurs filles et leurs maîtresses. Les actrices s’y promenaient, la représentation finie. Mille intrigues se nouaient et dénouaient entre le théâtre et le restaurant, à la clarté crue des globes électriques. Plus loin, des allées se perdaient dans l’ombre et offraient aux couples désireux de se cacher un mystère favorable. C’étaient, dans l’obscurité, des chuchotements passionnés, des rires frais et étouffés, des pas qui se précipitaient.

Les deux jeunes filles traversèrent ce soir-là la longue terrasse remplie d’une foule animée, échangeant des saluts à droite et à gauche, mais ne s’arrêtant pas. Comme elles arrivaient près du restaurant, un homme assis dans l’ombre projetée par un balcon se leva et vint à elles. Olga Dimitrievna eut un sursaut.

– Naturellement, il est là, fit-elle et elle pressa le bras de son amie pour l’entraîner.

Mais Ariane s’arrêta et tendit la main à celui qui venait à sa rencontre. C’était un homme de taille moyenne, à la figure grosse et poupine, les yeux petits et clignotants entre des paupières un peu lourdes. Le teint couleur de cendre annonçait une médiocre santé. Il portait la moustache coupée à l’anglaise et les cheveux sur les deux côtés de la tête taillés de près, tandis que le crâne était complètement chauve. Il avait les mains lourdes et bouffies. Il était sans âge et marchait assez lentement, en s’appuyant sur une canne. Depuis quelques années, il s’était retiré des affaires. Il était tout confondu en obséquiosité, gardait votre main dans la sienne, vous prenait par l’épaule, se penchait vers vous quand il vous adressait la parole, et l’interlocuteur se reculait pour éviter un contact sans agrément. Michel Ivanovitch Bogdanof était un homme lettré, raffiné, d’esprit curieux ; mais il y avait en lui quelque chose d’inquiétant qu’on eût été en peine de définir, bien qu’on le sentît nettement. On avait beaucoup parlé de l’ingénieur sans jamais alléguer à son sujet rien de précis. Puis son nom fut mêlé à une histoire douloureuse arrivée dans la ville l’année précédente. Une des plus charmantes jeunes filles de la société s’était suicidée à dix-huit ans. Les causes de ce suicide restèrent inconnues. C’était un de ces cas de dégoût de vivre si fréquents dans la jeunesse russe dont les nerfs exaltés et faibles à la fois sont souvent incapables de résister aux premiers chocs de la vie. Chez cette jeune fille, on avait trouvé des lettres de Bogdanof, lettres obscures, très littéraires, très compliquées, dont on ne pouvait rien tirer, sinon qu’il y avait entre elle et Bogdanof une liaison intime, peut-être d’âme seulement. Aussi l’opinion de la ville, irritée de cette énigme, rendait responsable du suicide Michel Ivanovitch et on lui faisait grise mine. C’est à ce moment-là que, par défi sans doute, Ariane Nicolaevna le vit souvent et eut, en public seulement, de longues conversations avec lui. Michel Ivanovitch paraissait y prendre un plaisir extrême. L’esprit brillant d’Ariane l’éblouissait. Il lui parlait toujours sur le ton le plus respectueux, non pas comme à une gamine, mais comme à une femme de culture supérieure avec qui on peut discourir librement des plus hautes questions. Il lui laissait entendre, sans le dire en termes précis, qu’elle aurait toujours en lui un ami dévoué, au-dessus et en dehors de toutes conventions mondaines et qu’entre gens de leur classe intellectuelle les barrières étaient abolies, qui étaient dressées à l’usage de la foule. Il se dégageait de ces conversations élevées une vue assez matérielle de la vie et qui revenait à ceci, que l’argent joue un grand rôle dans l’existence, qu’à un moment donné chacun peut en avoir besoin, est contraint brusquement à en trouver, que personne n’est à l’abri des coups du sort et que si jamais Ariane Nicolaevna était dans l’obligation de s’en procurer, il serait trop heureux, lui, Michel Ivanovitch, d’en tenir à sa disposition puisqu’il en avait en abondance. Cela n’avait jamais été formulé avec la crudité que j’emploie ici ; pas un mot n’avait été prononcé qui pût choquer Ariane Nicolaevna et où elle eût arrêté son interlocuteur qui était en possession de tout laisser entendre sans jamais s’expliquer clairement. Mais enfin, de toutes les conversations qu’ils avaient eues, il ressortait qu’il avait fait des offres de service et qu’elle l’avait compris. Le tout, bien entendu, noyé dans un flot de paroles subtiles et éthérées qui des questions les plus matérielles faisait un quelque chose de suprasensible, de hors du monde des intérêts, quelque chose comme un commerce d’âme, comme un négoce sublime d’affaires spirituelles.

L’instinct sûr d’Ariane ne l’avait pas trompée. Michel Ivanovitch était à sa disposition, s’il en était besoin. Quant au prix qu’il faudrait payer ses services, il n’en était pas question, cela va sans dire. Et puis Ariane y songeait-elle, tant les propositions de Michel Ivanovitch paraissaient devoir rester à l’état de vœux perpétuels ? La jeune fille était flattée de voir l’énigmatique personnage dont toute la ville s’occupait venir grossir la foule de ses esclaves. Bogdanof était un esprit d’une haute portée et les hommages qu’il lui rendait avaient un parfum assez rare.

Suivie d’Olga Dimitrievna qui pour rien au monde n’aurait lâché le bras d’Ariane, elle entraîna l’ingénieur loin de la terrasse dans une allée obscure.

Avec la netteté qui lui était ordinaire, elle aborda aussitôt la question qui la préoccupait :

– Vous savez, dit-elle, que j’aurai peut-être besoin de vous ?

– Incomparable amie, répondit-il (il aimait ces façons de parler dont il outrait encore par l’accent qu’il y mettait ce qu’elles avaient de suranné et de ridicule), vous savez que je suis entièrement à vous, entièrement... trop heureux de vous servir.

– Oui, je veux aller à l’Université et j’ai des difficultés avec ma famille.

– Ah ! la famille, la famille, un joug abominable... un esclavage, en vérité !... Un esprit comme le vôtre, Ariane Nicolaevna... Quelle souffrance !... Je vous remercie d’avoir pensé à moi. Je suis touché, vraiment touché... Mais avez-vous songé à une chose ? (Il prit la main de la jeune fille dans les deux siennes et la retint.) Comment accepterai-je de vous perdre ? Que deviendrai-je sans vous dans cette ville barbare ? Renoncer aux précieuses minutes que vous voulez bien m’accorder, je ne saurai m’y résigner. (Il chuchotait si près du visage d’Ariane qu’Olga Dimitrievna entendait à peine ses paroles.) En tout cas, il faut y réfléchir, en parler, en parler longuement. Vous m’appellerez au téléphone, n’est-ce pas ? À votre heure... Rien ne me retiendra... Soyez-en assurée, et je vous remercie du fond du cœur.

Ariane retira sa main. Elle hésita un instant, puis se tournant vers Olga Dimitrievna, elle lui dit :

– Attends-moi ici, je reviens dans une minute.

Et laissant son amie interdite, elle s’éloigna dans l’ombre avec l’ingénieur.

– Michel Ivanovitch, dit-elle, je ne sais pourquoi je m’adresse à vous. Je ne réfléchis pas. Peut-être ai-je tort... Mais j’aime les situations nettes et il faut parler franc. J’aurai besoin d’argent pour aller à l’Université. Pouvez-vous m’en prêter ? Je dis prêter, parce que j’ai quelques dizaines de mille roubles qui me reviennent de ma mère et que je toucherai à ma majorité. Voulez-vous être mon banquier ? C’est une affaire que je vous propose, une simple affaire. Il faut l’envisager comme telle, je vous prie. Je ne veux rien devoir à personne. Donc, il faut traiter cela comme je l’entends ou pas du tout. Et j’ai besoin d’une réponse immédiate. Pouvez-vous me prêter de l’argent et quel intérêt demanderez-vous pour ce que vous m’avancerez ?

– Mais, mon amie, ma précieuse amie, répondit Michel Ivanovitch, je ne comprends pas... Vraiment, je me perds. Une affaire entre vous et moi, c’est impossible... Comment y songer même ? Vous, Ariane Nicolaevna, avez besoin de quelques misérables mille roubles. Mais ils sont à vous, sans condition, sans aucune condition... Ma seule récompense sera de penser que j’ai pu contribuer, moi indigne, au développement de votre rare personnalité. C’est un honneur, un grand honneur pour moi... Seulement, je frémis, je l’avoue, à l’idée de vous perdre... Ma mauvaise santé m’interdit le séjour de Pétersbourg ou de Moscou... Il faudrait que je fusse sûr que vous ne m’oublierez pas... oui, que vous reviendrez ici chaque année pendant les vacances, et que vous prendrez soin de moi, comme d’un invalide. Je suis un malade, c’est vrai, un malade qui ne demande pas grand-chose... simplement quelques heures de conversation avec vous chaque semaine... Vous ne le savez pas, Ariane Nicolaevna, les seuls jours où je me sens vivre sont ceux où vous voulez bien me faire la grâce de causer avec moi. Les charmes de votre esprit sont un remède incomparable à tous mes maux ; le son même de votre voix me donne des forces... C’est un miracle, un véritable miracle !... Et, puisque vous me permettez de vous le dire, je souffre cruellement de vous voir si peu, au hasard, dans la foule, et toujours avec votre amie qui est charmante, mais dont l’intelligence ne saurait se comparer à la vôtre... Si vous aviez pitié de moi, vous m’accorderiez quelques heures de conversation, mais calmes, loin des importuns, chez moi... Ce serait une charité. Vous avez un don si précieux de vie, mon amie, que vous le communiquez même aux mourants ! Savez-vous comment je vous appelle ? « La Reine de Saba. » Oui, vous vous souvenez, la Reine de Saba, dans la Tentation de Saint Antoine, « qui savait une foule d’histoires à raconter, toutes plus divertissantes les unes que les autres ». Tout ce que vous me dites de votre enfance merveilleuse, de vos jours parmi nous, est pour moi plus coloré que les plus beaux contes orientaux... Et voilà la seule grâce que je vous demande.

Ariane, sur le ton le plus sec et qui contrastait étrangement avec le pathos de Michel Ivanovitch dont l’émotion était extrême, lui dit :

– Et combien de fois par semaine serai-je « la Reine de Saba » chez vous jusqu’à mon départ ?

Michel Ivanovitch resta interdit :

– Mais, mon amie... commença-t-il.

– Répondez nettement, je vous prie. Je veux savoir toutes les conditions du marché.

– Je ne puis pas souffrir de vous entendre parler ainsi... Un marché !... Vous vous méprenez complètement...

– Si vous ne me donnez pas une réponse à l’instant même, je vous quitte et nous ne reparlerons plus jamais de cela.

Michel Ivanovitch hésita :

– Je ne sais, deux ou trois fois par semaine...

– Mettons deux fois. Et pendant combien d’heures raconterai-je des histoires ?

– Vraiment, vous êtes cruelle, cette précision est affreuse !...

– Eh bien, je fixerai cela moi-même. Ce sera deux fois par semaine, une heure. Telles sont vos conditions... C’est cher... J’y réfléchirai... Au revoir...

Il la retint :

– Un mot encore... Je vais changer de logement. Oui, je n’étais pas bien chez moi. Une maison trop bruyante. Et puis j’y ai vécu longtemps. Elle est pleine de souvenirs... Savez-vous que je ne puis pas vivre avec des souvenirs autour de moi ? Ils m’assaillent... Je suis un malade, Ariane Nicolaevna, comprenez-le bien. Alors j’ai loué une petite maison dans le faubourg, très tranquille, isolée, la petite maison qui appartient à Léon, oui, au suisse de l’hôtel de Londres... Je l’ai pour moi seul...

Déjà Michel Ivanovitch s’éloignait, appuyé sur sa canne, traînant la jambe.

 

Le souper réunit une dizaine de personnes sur une terrasse du restaurant. Ariane et Olga étaient les deux seules jeunes filles. On y voyait Paul Paulovitch et le grand jeune homme blond qui avait rejoint Ariane dans la rue, ce même matin à cinq heures, alors qu’elle sortait de l’hôtel de Londres. Ce soir-là, le favori d’Ariane, qu’elle avait pris à sa droite, était un étudiant à la tête petite et fine, noir comme la nuit, mais dont les yeux étaient bleus et les dents merveilleusement blanches. On avait bu de la vodka et on buvait du champagne. Olga Dimitrievna regardait tendrement son voisin ; la main posée sur la sienne, elle lui assurait d’une voix caressante qu’elle était triste à mourir et que son âme était malade. Ariane étincelait de vie et d’esprit. Jamais elle n’avait été plus gaie, jamais plus brillante. Elle tenait tête à tous et de ses lèvres arquées partaient des épigrammes pointues comme des flèches.

Mais, soudain, comme la conversation roulait sur l’honnêteté en amour, elle changea de ton et, avec un accent nouveau que tous remarquèrent, elle dit :

– L’honnêteté, qu’est-ce-que c’est ? Une fille qui se donne pour de l’argent a son honnêteté, tout comme une femme qui n’a pas d’amant. Qui peut mesurer du dehors où est l’honneur et où est la honte ? C’est un sentiment enfoui au fond de nous et dont nous sommes seuls juges... Je pourrais me vendre, fit-elle, en regardant fixement Olga Dimitrievna qui tressaillit, et rester honnête à mes yeux.

– Que dites-vous ? jeta effrayé le jeune homme blond.

– Oui, reprit Ariane, supposez que je sois sans argent, et que je sente en moi, comme une nécessité implacable, le devoir de développer mon intelligence, d’aller à l’Université, de participer à la haute culture pour laquelle je suis faite. Je ne puis songer à ruiner l’idéal que je poursuis en perdant mon temps à donner des leçons à de petits imbéciles pour deux roubles l’heure. Il me faut de l’argent. À qui le demanderai-je ?... À l’amant que j’aime ? Cela est impossible, on ne mêle pas l’argent à l’amour. Mais si un homme que je n’aime pas, pour quelques heures où il aura mon corps, m’assure la possibilité d’une vie riche et spirituelle, n’ai-je pas le devoir d’accepter ce marché ?... Est-ce que je ne reste pas honnête et fidèle à moi-même en l’acceptant comme un marché et en payant avec la seule monnaie que je possède ? Le monde pourra me condamner. Qu’est-ce que le monde ? Une réunion de sots et un amas de préjugés. Qu’il me juge à son gré. Mais, à mes yeux, je reste une fille honnête...

La moitié des convives applaudirent furieusement. Paul Paulovitch baissa la tête.

– Elle a raison ! criait l’un.

– Voilà la vraie morale humaine, disait un autre. Bravo !

Le voisin d’Olga Dimitrievna à qui elle venait brusquement d’arracher sa main se pencha vers elle ; elle pleurait.

– Qu’avez-vous ? fit-il.

– Je vous en prie, répondit-elle, ne faites pas attention. C’est nerveux... Mais continuez à me parler pour que les autres ne voient pas mes larmes.