« Ariane, jeune fille russe », Jours troublés   

Jours troublés

Les familiers de la Dvoranskaia étaient inquiets, car l’humeur de Varvara Petrovna subissait d’étranges modifications. Jadis, c’était la femme la plus gaie, la plus aimable, la plus insouciante, la plus semblable à elle-même au cours des jours. Maintenant Varvara, dont le charme était dans l’humeur souriante qui semblait lui appartenir aussi essentiellement que ses beaux cheveux noirs et que le sourire qui faisait perdre la tête aux gens, se montrait, suivant les heures, nerveuse, inquiète, agitée, peu maîtresse d’elle-même. Elle qui n’avait jamais eu un mot blessant pour quiconque, en arrivait à dire des choses désagréables à ses plus anciens amis, qui se regardaient terrifiés, craignant une catastrophe.

Vladimir Ivanovitch, le beau docteur aux cheveux grisonnants, fréquentait toujours la maison. Mais il venait et disparaissait, s’asseyait à table quelques minutes aux heures où Varvara Petrovna avait du monde. S’il pénétrait dans le petit salon précédant la chambre à coucher, c’était la cigarette aux lèvres, en courant. Il ne passait plus près de Varvara les longues soirées qu’il lui donnait autrefois. Et, lui-aussi, avait perdu le calme et l’assurance dont il ne se départait pas naguère.

Avec Ariane, la conduite de Varvara était étrange. Parfois, elle l’accablait de caresses ; elle la retenait près d’elle sous un prétexte ou sous un autre, l’empêchait de sortir, la comblait de cadeaux. Parfois, au contraire, elle l’attaquait en public, ou l’écartait d’elle et, passant des journées entières sans lui adresser la parole, paraissait ne plus la connaître. La jeune fille supportait ces sautes d’humeur avec une indifférence qui ne semblait s’apercevoir ni de la tendresse ni de la colère de sa tante.

Un jour, comme celle-ci était dans une veine de gaieté et d’expansion, Ariane – c’était peu de temps après son examen de sortie du gymnase – l’entreprit sur son départ projeté pour l’Université et lui exposa les difficultés qu’elle avait avec son père. Varvara n’aimait pas son beau-frère qu’elle ne voyait jamais.

– Ton père a toujours été un sot, ma chère, lui dit-elle, et tu es beaucoup trop intelligente pour vivre avec lui. Quant à son projet de te marier, il est absurde. Tu n’es qu’une gamine. Que sais-tu de la vie ? As-tu seulement un amant ?...

Elle s’arrêta, riant, dévisagea sa nièce et reprit :

– Au fait, as-tu un amant ?... Tu sais tout ce que je fais ; je ne t’ai jamais rien caché. Mais, quand j’y pense, qu’est-ce que je connais de toi ? Allons, parle, espèce de petit masque...

La jeune fille sourit sans répondre. Varvara continua :

– Tu as la ville à tes pieds. Tu fais enrager les hommes comme un diable. Mais que donnes-tu de toi ?... Pourtant je n’ai qu’à te regarder : tu es bien de notre sang. À ton âge, ta mère avait eu un roman. Moi-même, à dix-huit ans, je vivais à ma fantaisie. Et l’on m’assure que les jeunes filles de nos jours ont fait de grands progrès et nous dépassent... Voyons, sois franche, une fois !... Que fais-tu des hommes ? Je vois que tu les mènes à ton gré... Ah ! je t’envie, fit-elle après un instant de réflexion. Autrefois... (Varvara Petrovna soupira). En tout cas, tu ne me quitteras pas, conclut-elle. Tu es heureuse ici ; tu es libre. Tu sors et tu rentres à l’heure qui te plaît. Que veux-tu davantage !... Je ne me sépare pas de toi.

Il y avait quelque chose de pathétique dans cette dernière phrase et Ariane le sentit. En vain essaya-t-elle de fléchir sa tante. Varvara ne voulait rien entendre.

Le vrai est qu’elle était arrivée par un long chemin à un curieux état d’esprit. Elle n’avait pas été sans remarquer que Vladimir Ivanovitch venait toujours aux heures où Ariane était à la maison, qu’il prenait plaisir à la conversation brillante de sa nièce, qu’il recherchait les occasions de la rencontrer. Au début, elle en conçut une sourde irritation, mais elle comprit bientôt que la présence d’Ariane était un sûr moyen d’attirer son volage amant et que, si la jeune fille disparaissait, Vladimir Ivanovitch se ferait de plus en plus rare. Or, elle en était au point où voir, voir seulement Vladimir était pour elle la seule chose qui comptât. Du reste, elle se disait : « Quel risque est-ce que je cours ? Ariane est une gamine. Pour elle, le docteur est un quasi-vieillard. Elle se fait courtiser par de beaux jeunes gens entre vingt et trente ans. C’est parmi eux qu’elle a ou qu’elle prendra un amant. Vladimir ne l’intéresse pas. Il faut connaître la vie déjà comme moi pour comprendre ce qu’il y a en lui d’exceptionnel. »

La pauvre Varvara ne voyait pas plus loin. Elle gardait Ariane pour s’attacher Vladimir sans se douter du jeu dangereux qu’elle jouait.

Aussi Ariane échoua-t-elle lorsqu’elle exposa à sa tante qu’il lui était nécessaire d’aller à l’Université.

À la fin de l’entretien, Ariane regarda sa tante dans les yeux et lui dit simplement :

– C’est bien. C’est toi qui l’as voulu... et sortit, laissant Varvara inquiète méditer sur le sens de ces mots énigmatiques.

Le même soir Ariane, après s’être assurée que personne n’était à portée et ne pouvait l’entendre, s’approcha du téléphone qui était dans la salle à manger, demanda un numéro et dit à l’appareil une phrase brève.

 

Un mois se passa. On était au cœur d’un été chaud et orageux, quand un incident éclata dans la maison de la Dvoranskaia. Un jour, vers huit heures, comme Varvara Petrovna rentrait d’une promenade en voiture, elle trouva la porte de l’appartement ouverte et ne fut pas obligée de sonner. Elle avait une démarche vive et légère, elle traversa la salle à manger sans être entendue de personne. La porte de la chambre d’Ariane était ouverte et, au fond de la chambre, appuyée contre le mur, elle vit la jeune fille vêtue d’une légère robe blanche. Devant elle, les deux mains sur la cloison, enfermant ainsi Ariane, Vladimir Ivanovitch était penché, si près qu’il sembla à Varvara que le visage de son amant touchait celui de sa nièce.

Elle eut assez de force pour passer chez elle sans bruit, puis sonna, et toute la maison apprit bientôt que Varvara Petrovna était souffrante. On s’empressa auprès d’elle.

Le lendemain, elle fit venir Ariane et, sur un ton détaché, lui dit :

– J’ai changé d’avis à ton sujet... Je n’ai pas le droit de te garder ici. Tu dois faire ta vie à ton goût et étudier si cela te plaît. Va donc à l’Université, à Moscou, à Pétersbourg, à Liège ou au diable. Je te donnerai de quoi vivre. Avec deux cents roubles par mois, tu seras une étudiante riche, tu auras de jolies robes, du linge fin et des parfums de Paris.

La réponse d’Ariane stupéfia sa tante :

– J’irai, en effet, à l’Université, fit-elle, comme je l’ai décidé depuis longtemps. Mais je n’ai pas besoin d’argent. Je te remercie, j’ai pris mes arrangements ; je suis et serai toujours libre.

En vain Varvara essaya-t-elle de faire parler sa nièce. Sa curiosité était piquée. Mais elle n’en tira rien. Ariane sortit sans avoir donné aucun éclaircissement.

Varvara restée seule eut la sensation désagréable qu’elle ne savait rien de sa nièce qu’elle avait vu naître et qui était près d’elle depuis trois ans. Il y avait dans cette jeune fille, en apparence ouverte et facile, quelque chose d’obscur dont elle ne pouvait pénétrer le mystère. Varvara comprit, pour la première fois, qu’elle n’avait aucune prise sur Ariane. Celle-ci lui échappait. Qui était-elle ?

Toute troublée, elle ne se tint pas d’en parler le soir même à Vladimir Ivanovitch et de lui dire son inquiétude. Il partageait ses alarmes. Dans l’émotion qui les étreignait tous deux, Vladimir ne put cacher à sa maîtresse qu’il aimait à la folie Ariane Nicolaevna. La scène fut curieuse et touchante. Les deux amants mêlèrent leurs larmes. Depuis longtemps, ils n’avaient pas eu une heure d’intimité si profonde.

 

Vers le milieu de l’été, commencèrent à courir par la ville des bruits désagréables au sujet d’Ariane Nicolaevna. À deux reprises, des habitués de l’hôtel de Londres affirmèrent l’avoir vue, tard dans la nuit, traverser les corridors. L’un d’eux disait qu’elle entrait, après minuit, dans une chambre « où l’on buvait du champagne ». L’autre affirmait l’avoir rencontrée à une heure tardive, descendant seule le grand escalier de l’hôtel. On imagine si les mauvaises langues s’en donnèrent ! Sans doute, Ariane Nicolaevna n’était pas la première à qui l’on prêtât des amants, et l’on était habitué à voir chez les jeunes filles une extrême liberté d’allures. Mais il y a des limites à tout. Qu’une jeune fille ait un flirt et en outrepasse le terme, quel est le Russe qui s’en étonnera ou prononcera des paroles de blâme ? Ce sont là choses auxquelles on n’est jamais en peine de trouver des explications, voire des excuses, et seuls les sots affectent d’en être surpris. Mais la fête, les soupers à l’hôtel de Londres, la publicité inévitable, voilà où le scandale commence. Ariane Nicolaevna ne fut pas ménagée. Les jeunes filles et les femmes ne l’aimaient guère. Elle avait trop de succès, et notables. Presque tous les hommes qui l’approchaient s’éprenaient d’elle. C’était une rivale dangereuse, et Ariane ne tenait apparemment pas à se concilier les femmes. Il y avait en elle un mélange de hauteur et de persiflage qui, à vrai dire, la faisait détester. Elle se plaisait à ruiner les unions les mieux établies, à détruire les ménages heureux, légitimes ou non. Et cet été-là, il semblait que le démon se fût emparé d’elle et qu’elle eût résolu de se venger – on ne savait de quoi – en tournant la tête aux hommes, de préférence à ceux qui avaient de notoires liaisons. Ce qu’elle leur donnait, personne n’en savait rien. À tout hasard, on supposait le pire. Et la multiplicité des amants qu’on lui prêtait ne permettait plus l’indulgence.

Il faut ajouter, avec regret, qu’un scandale plus précis éclata auquel son nom fut mêlé. Un soir, vers onze heures, deux viveurs qui avaient soupé et bu plus que de raison décidèrent de se rendre en compagnie de femmes à la petite maison des faubourgs qui appartenait à Léon, le portier de l’hôtel de Londres. Ils la connaissaient bien, ayant profité naguère et plus d’une fois de l’hospitalité discrète qu’elle offrait aux gens désireux de cacher leurs bonnes fortunes. Ils ignoraient que, depuis le commencement de l’été, la maison avait été louée à l’ingénieur Michel Ivanovitch Bogdanof.

Ils y arrivèrent en voiture et sonnèrent. Personne ne répondit. Irrités de ce silence, ils commencèrent à frapper à la porte. Elle s’ouvrit enfin et ils se trouvèrent en face de la vieille servante qui leur déclara que la maison était louée par Bogdanof, et qu’ils eussent à s’en aller sans faire de scandale. Elle ne put les convaincre ; ils n’entendaient pas ce qu’elle disait, ils étaient décidés à entrer et à boire. La vieille poussa des cris ; ils l’écartèrent et, malgré les femmes qui voulaient les retenir, commencèrent à monter l’escalier. Dans le corridor Michel Ivanovitch parut, une canne à la main, leur enjoignant de sortir. Ils le bousculèrent. Il put s’échapper et entrer dans une chambre d’où il téléphona à la police. Sur ces entrefaites une porte s’ouvrit dans le corridor et une jeune femme, le visage à moitié couvert d’une écharpe, s’échappa en courant et gagna la rue. Les deux femmes qui étaient restées dans la voiture et qui hésitaient à s’en aller crurent voir la fine et élégante Ariane Nicolaevna que toute la ville connaissait.

Le lendemain, chacun le savait. On ajoutait mille détails. La jeune fille avait été surprise dans le lit même de Bogdanof. Elle s’était sauvée en chemise ; une des deux femmes lui avait prêté son manteau. D’autres disaient qu’elle s’était évanouie, que la police avait fait chercher un docteur, etc., etc... Chacun de ces faits était donné comme indubitable par des gens sûrs de ce qu’ils affirmaient.

Le scandale fut énorme. Ariane Nicolaevna continua à se promener, à aller au jardin Alexandre, à souper avec ses amis comme si ces bruits ne la concernaient pas. Pourtant, une semaine plus tard, elle passa une dizaine de jours à la campagne, dans le bien de sa tante.

 

J’ai oublié de noter qu’avant ce dernier esclandre, elle avait fait venir chez elle celui qui s’appelait son fiancé. Elle l’entretint longuement et lui annonça son départ pour l’Université. Nicolas n’avait pas été sans entendre les mille propos qui couraient la ville au sujet d’Ariane Nicolaevna. Il est inutile de dire qu’il n’avait pas cru un mot de ce qui lui était raconté. Il avait regardé les gens qui parlaient ainsi d’une telle façon que, soudain, ils s’étaient tus, puis avaient changé de conversation.

Il accueillit sans surprise ce que lui dit Ariane. Il semblait l’avoir prévu. Il n’eut aucune crise de désespoir, mais sur le ton le plus tranquille, le plus assuré il lui expliqua qu’il comprenait sa décision, qu’elle avait le droit de travailler encore deux ou trois ans, mais qu’il ne renonçait pas à elle, qu’il l’attendrait et qu’à la fin ils seraient mari et femme, car il ne pouvait en être autrement. « C’est écrit dans le ciel », dit-il en propres termes.

À la suite de cet entretien, il fut un temps assez long sans se montrer dans la ville et ne quitta pas sa propriété.

Le commencement de septembre était arrivé et Ariane était prête à partir. À la gare même, le soir de son départ, une scène étrange se passa. Elle était là avec Varvara Petrovna, le docteur Vladimir Ivanovitch, Olga Dimitrievna et quelques jeunes gens de ses amis. Elle embrassait sa tante à la portière de son wagon. Soudain une espèce de colosse bouscula le groupe de ses amis. Nicolas Ivanof, car c’était lui, poussa Ariane dans le coupé où était assise Olga Dimitrievna. Il était plus pâle qu’à l’ordinaire et paraissait hors de lui. Il se dressa devant la jeune fille, la regarda un instant, puis lui donna un grand coup de poing qui la jeta sur la banquette. Nicolas frissonna, se mit à genoux et, prenant la jupe d’Ariane, en baisa plusieurs fois le bord. Il se releva et, laissant son chapeau qui était tombé à terre, s’enfuit dans la nuit.

Le troisième coup de cloche sonnait, le train siffla et partit devant les témoins stupéfaits de cette agression.