« Le journal d'un fou », 13 novembre   

13 novembre

Eh bien, voyons : cette lettre est calligraphiée assez lisiblement. Pourtant, il y a un je ne sais quoi de canin dans ces caractères. Lisons :

« Chère Fidèle,

Je ne peux décidément pas m'habituer à ce nom bourgeois. Comme s'ils ne pouvaient pas t'en donner un plus élégant ! Fidèle, Rose, comme c'est vulgaire ! Mais laissons cela. Je suis très contente que nous ayons décidé de nous écrire. »

Cette lettre est écrite très correctement. La ponctuation et les accents sont toujours à leur place. À parler franchement, notre chef de section lui-même n'écrit pas aussi bien, quoiqu'il nous rebatte les oreilles de l'université où il a fait ses études. Voyons la suite :

« Il me semble que partager ses pensées, ses sentiments et ses impressions avec autrui est un des plus grands bonheurs sur cette terre. »

Hum ! Cette réflexion est puisée dans un ouvrage traduit de l'allemand. J'en ai oublié le titre.

« Je dis cela par expérience, quoique je n'aie pas couru le monde au-delà de la porte cochère de notre maison. Ma vie ne s'écoule-t-elle pas dans le bien-être ? Ma maîtresse, que papa appelle Sophie, m'aime à la folie. »

Aïe ! aïe !… C'est bon, c'est bon, je me tais.

« Papa lui aussi me caresse très souvent. Je bois du thé et du café avec de la crème. Ah ! ma chère, je dois te dire que je ne trouve aucun agrément à ces énormes os rongés que dévore à la cuisine notre Centaure. Il n'y a que les os de gibier qui sont savoureux, surtout quand personne n'en a encore sucé la moelle. J'aime beaucoup qu'on mélange plusieurs sauces, mais sans câpres et sans herbes potagères ; je ne sais rien de pire que l'habitude de donner aux chiens des boulettes de pain. Un quelconque monsieur assis à table et dont les mains ont tripoté toutes sortes de saletés se met à pétrir de la mie de pain avec ces mêmes mains, vous appelle et vous fourre sa boulette dans la gueule ! Et c'est impoli de refuser, alors on la mange : avec dégoût, mais on la mange tout de même… »

Le diable sait ce que cela veut dire ! Quelle absurdité ! Comme s'il n'y avait pas de sujets plus intéressants à traiter ! Voyons la page suivante. Peut-être y trouverons-nous quelque chose de plus sensé.

« … Je me ferai un plaisir de te tenir au courant de tous les événements qui se produisent chez nous. Je t'ai déjà donné quelques détails sur le personnage principal que Sophie appelle Papa. C'est un homme très étrange. »

Ah ! enfin ! Oui, je sais : ils ont des vues politiques sur tous les sujets. Voyons ce qui concerne Papa :

« …un homme très étrange. Il se tait le plus souvent. Il ouvre rarement la bouche, mais, il y a huit jours il n'arrêtait pas de répéter tout seul : “Est-ce qu'on me le donnera, oui ou non ?” Il prenait une feuille de papier à la main, en pliait une autre, vide, et disait : “Est-ce qu'on me le donnera, oui ou non ?” Un jour même, il s'est tourné vers moi et m'a demandé : “Qu'en penses-tu, Medji ? Est-ce qu'on me le donnera, oui ou non ?” Je n'y ai compris goutte ; j'ai reniflé ses bottes et me suis éloignée. Puis, ma chère, une semaine plus tard, Papa est rentré tout joyeux. Toute la matinée, des messieurs en uniforme sont venus le féliciter. À table, il était plus gai que jamais et ne tarissait pas d'anecdotes. Après le dîner, il m'a soulevée jusqu'à son cou et m'a dit : “Regarde, Medji ? Qu'est-ce que c'est que cela ?” J'ai vu un ruban. Je l'ai reniflé mais ne lui ai trouvé aucun arôme ; enfin, je lui ai donné un coup de langue, sans me faire voir… c'était un peu salé. »

Hum ! Il me semble que cette chienne est par trop… Elle mérite le fouet ! Ainsi, notre homme est un ambitieux ! Il faut en prendre bonne note.

« … Adieu, ma chère ! Je me sauve, etc. etc. je terminerai ma lettre demain.

« Bonjour ! nous voici de nouveau réunies. Aujourd'hui, ma maîtresse Sophie… »

Ah ! Voyons ce que fait Sophie ! Eh, canaillerie ! C'est bon… c'est bon… poursuivons.

« … ma maîtresse Sophie était dans tous ses états. Elle se préparait à partir au bal et je me suis réjouie de pouvoir t’écrire en son absence. Ma Sophie est toujours ravie d'aller au bal, quoiqu'elle se mette toujours très en colère en faisant sa toilette. Je ne comprends nullement, ma chère, le plaisir d'aller au bal. Sophie revient vers six heures du matin et, presque chaque fois, je devine à son pauvre visage pâle, qu'on ne lui a rien donné à manger là-bas, la malheureuse enfant ! Je ne pourrais jamais vivre ainsi, je l'avoue. Si on ne me donnait pas de ces gelinottes en sauce, ou une aile de poulet… je ne sais ce que je deviendrais. La bouillie à la sauce est bonne aussi. Mais les carottes, les navets, ou les artichauts… ce n'est jamais bon… »

Style extrêmement inégal. On voit tout de suite que ce n'est pas un homme qui a écrit cela. Cela commence comme il faut, puis cela finit à la manière chien. Regardons encore un de ces billets. C'est un peu longuet. Hum ! la date n'est même pas indiquée !

« Ah ! ma chère, comme l'approche du printemps se fait sentir ! Mon cœur bat à tout propos, comme s'il attendait quelque chose. Mes oreilles bourdonnent sans cesse. Parfois, je reste plusieurs minutes de suite, une patte en l'air, à écouter aux portes. Je ne te cacherai pas que j'ai beaucoup de galants. Souvent je les observe, assise derrière la fenêtre. Ah ! si tu savais quels monstres on voit parmi eux ! Il y a un mâtin taillé à la hache, effroyablement bête, sa bêtise est écrite sur son visage ; il se promène dans la rue avec des airs supérieurs et il s'imagine qu'il est un personnage considérable, il croit qu'on n'a d'yeux que pour lui, ma parole ! Il n'en est rien ! Je ne fais pas plus attention à lui que si je ne le voyais pas. Et cet horrible dogue qui stationne devant ma fenêtre ! S’il se dressait sur ses pattes de derrière (ce qu'il est certainement incapable de faire, le rustre !), il dépasserait de toute la tête le Papa de ma Sophie, qui est déjà d'une taille et d'une corpulence respectables. Ce malotru est visiblement d'une impudence sans pareille. J'ai grogné une ou deux fois après lui, mais c'est le cadet de ses soucis ! Il ne sourcille même pas ! Il fixe ma croisée, les oreilles basses, la langue pendante… un vrai paysan ! Mais tu penses bien, ma chère, que mon cœur ne reste pas indifférent à toutes les sollicitations… loin de là !… Si tu voyais ce cavalier qui escalade la clôture de la maison voisine, et qui a nom Trésor ! Ah ! ma chère, la jolie frimousse que la sienne ! »

Pouah ! Au diable !… Quelle abomination ! Et comment peut-on remplir une lettre de semblables inepties ! Qu'on m'amène un homme ! Je veux voir un homme ; je réclame une nourriture dont mon âme se repaisse et se délecte ; tandis que ces niaiseries… Tournons la page, ce sera peut-être mieux :

« … Sophie cousait, assise près d'un guéridon. Je regardais par la fenêtre, car j'aime surveiller les passants. Tout à coup, un valet est entré et a annoncé : « Tieplov ! – Introduis-le ! » s'est écriée Sophie et elle s'est jetée vers moi pour m'embrasser. « Ah ! Medji, Medji, si tu savais qui c'est : Il est brun, gentilhomme de la chambre, et il a des yeux noirs et étincelants comme la braise ! » Et Sophie s'est sauvée dans ses appartements. Une minute plus tard, est entré un jeune gentilhomme de la chambre avec des favoris noirs ; il s'est approché de la glace, a rectifié sa coiffure et a fait le tour de la pièce. J'ai poussé un petit grognement et me suis tapie dans mon coin. Sophie est arrivée peu après et a répondu joyeusement à sa révérence ; moi, je continuais tranquillement à regarder par la fenêtre comme si de rien n'était ; mais j'ai penché légèrement la tête et me suis efforcée de comprendre de quoi ils s'entretenaient. Ah ! ma chère, quelles sottises ils disaient ! Ils racontaient qu'une dame, au milieu d'une danse, avait exécuté telle figure au lieu de telle autre ; ou qu'un certain Bobov, qui ressemblait à s'y méprendre à une cigogne avec son jabot, avait failli tomber. Qu'une dame Lidina s'imaginait avoir les yeux bleus, alors qu'elle les avait verts… et tout à l'avenant. Il ferait beau voir comparer ce gentilhomme à Trésor ! me suis-je dit en moi-même. Ciel ! quelle différence ! Premièrement, ce monsieur a un visage large et absolument plat avec des favoris autour, comme s'il l'avait enveloppé d'un fichu noir ; tandis que Trésor a des traits fins et une tache blanche juste sur le front. Quant à la taille de Trésor, il n’est même pas besoin de la comparer à celle du gentilhomme de la chambre. Et les yeux, les manières, l'allure sont tout à fait autres. Oh ! quelle différence ! Je ne sais pas, ma chère, ce qu'elle trouve à son Tieplov. Pourquoi en est-elle tellement entichée ?… »

Il me semble aussi qu'il y a là quelque chose qui cloche. Il est impossible que Tieplov ait pu la charmer à ce point. Voyons plus loin :

« Si ce jeune homme trouve grâce à ses yeux, je ne vois pas pourquoi il n'en irait pas bientôt de même de ce fonctionnaire qui travaille dans le cabinet de Papa. Ah ! ma chère, si tu voyais cet avorton !… »

Qui cela peut-il être ?…

« Il a un nom de famille très bizarre. Il reste assis toute la journée à tailler des plumes. Ses cheveux ressemblent à du foin. Papa l'emploie toujours pour faire les commissions… »

On dirait que c'est à moi que ce vilain chien fait allusion. Où prend-il que mes cheveux ressemblent à du foin ?

« Sophie ne peut se retenir de rire quand elle le regarde. »

Tu mens, maudit cabot ! L'abominable langage ! Comme si je ne savais pas que c'est là l'ouvrage de la jalousie ! Comme si je ne savais pas de qui c'est le fait. Ce sont les menées de mon chef de section. Cet homme m'a juré une haine implacable et il s'acharne à me faire tort à chaque pas. Lisons encore une de ces lettres. Peut-être tout cela va-t-il s'éclairer de soi-même.

« Ma chère Fidèle,

Tu m'excuseras d'être restée si longtemps sans t'écrire. J’ai vécu dans une parfaite ivresse. C'est avec raison qu’un écrivain a dit que l'amour était une seconde vie. Et puis, il y a maintenant de grands changements chez nous. Le gentilhomme de la chambre vient nous voir tous les jours. Sophie l’aime à la folie. Papa est très gai. J’ai même entendu dire à notre Grégoire, qui parle presque toujours tout seul en balayant les parquets, que le mariage aurait lieu bientôt, car Papa veut absolument voir Sophie mariée soit à un général, soit à un gentilhomme de la chambre, soit à un colonel… »

Malédiction ! Je ne peux pas en lire davantage… C’est toujours un gentilhomme de la chambre ou un général. Tout ce qu'il y a de meilleur au monde échoit toujours aux gentilshommes de la chambre ou aux généraux. On se procure une modeste aisance, on croit l'atteindre, et un gentilhomme de la chambre ou un général vous l'arrache sous le nez. Nom d'un chien ! Ce n'était pas pour obtenir sa main et autres choses de ce genre que je voulais devenir général. Non, si je voulais être général c'était pour les voir s'empresser autour de moi, se livrer à tous ces manèges et équivoques de courtisans, et leur dire ensuite : « Vous deux, je vous crache dessus ! » Sapristi ! comme c'est vexant ! J'ai déchiré en petits morceaux les lettres de cette chienne stupide !