« Au bonheur des dames », Chapitre 5   

Chapitre 5

Le lendemain, Denise était descendue au rayon depuis une demi-heure à peine, lorsque Mme Aurélie lui dit de sa voix brève.

– Mademoiselle, on vous demande à la direction.

La jeune fille trouva Mouret seul, assis dans le grand cabinet tendu de reps vert. Il venait de se rappeler « la mal peignée », comme la nommait Bourdoncle  et lui qui répugnait d’ordinaire au rôle de gendarme, il avait eu l’idée de la faire comparaître pour la secouer un peu, si elle était toujours fagotée en provinciale. La veille, malgré sa plaisanterie, il avait éprouvé devant Mme Desforges, une contrariété d’amour-propre, en voyant discuter l’élégance d’une de ses vendeuses. C’était, chez lui, un sentiment confus, un mélange de sympathie et de colère.

– Mademoiselle, commença-t-il, nous vous avions pris par égard pour votre oncle, et il ne faut pas nous mettre dans la triste nécessité…

Mais il s’arrêta. En face de lui, de l’autre côté du bureau, Denise se tenait droite, sérieuse et pâle. Sa robe de soie n’était plus trop large, serrant sa taille ronde, moulant les lignes pures de ses épaules de vierge  et, si sa chevelure, nouée en grosses tresses, restait sauvage, elle tâchait du moins de se contenir. Après s’être endormie toute vêtue, les yeux épuisés de larmes, la jeune fille, en se réveillant vers quatre heures, avait eu honte de cette crise de sensibilité nerveuse. Et elle s’était mise immédiatement à rétrécir la robe, elle avait passé une heure devant l’étroit miroir, le peigne dans ses cheveux, sans pouvoir les réduire, comme elle l’aurait voulu.

– Ah ! Dieu merci ! murmura Mouret, vous êtes mieux, ce matin… Seulement, ce sont encore ces diablesses de mèches !

Il s’était levé, il vint corriger sa coiffure, du même geste familier dont Mme Aurélie avait essayé de le faire la veille.

– Tenez ! rentrez donc ça derrière l’oreille… Le chignon est trop haut.

Elle n’ouvrait pas la bouche, elle se laissait arranger. Malgré son serment d’être forte, elle était arrivée toute froide dans le cabinet, avec la certitude qu’on l’appelait pour lui signifier son renvoi. Et l’évidente bienveillance de Mouret ne la rassurait pas, elle continuait à le redouter, à ressentir près de lui ce malaise qu’elle expliquait par un trouble bien naturel, devant l’homme puissant dont sa destinée dépendait. Quand il la vit si tremblante sous ses mains qui lui effleuraient la nuque, il eut regret de ce mouvement d’obligeance, car il craignait surtout de perdre son autorité.

– Enfin, mademoiselle, reprit-il en mettant de nouveau le bureau entre elle et lui, tâchez de veiller sur votre tenue. Vous n’êtes pas à Valognes, étudiez nos Parisiennes… Si le nom de votre oncle a suffi pour vous ouvrir notre maison, je veux croire que vous tiendrez ce que votre personne m’a semblé promettre. Le malheur est que tout le monde ici ne partage point mon avis… Vous voilà prévenue, n’est-ce pas ? Ne me faites pas mentir.

Il la traitait en enfant, avec plus de pitié que de bonté, sa curiosité du féminin simplement mise en éveil par la femme troublante qu’il sentait naître chez cette enfant pauvre et maladroite. Et elle, pendant qu’il la sermonnait, ayant aperçu le portrait de Mme Hédouin, dont le beau visage régulier souriait gravement dans le cadre d’or, se trouvait reprise d’un frisson, malgré les paroles encourageantes qu’il lui adressait. C’était la dame morte, celle que le quartier l’accusait d’avoir tuée, pour fonder la maison sur le sang de ses membres.

Mouret parlait toujours.

– Allez, dit-il enfin, assis et continuant à écrire.

Elle s’en alla, elle eut dans le corridor un soupir de profond soulagement.

À partir de ce jour, Denise montra son grand courage. Sous les crises de sa sensibilité, il y avait une raison sans cesse agissante, toute une bravoure d’être faible et seul, s’obstinant gaiement au devoir qu’elle s’imposait. Elle faisait peu de bruit, elle allait devant elle, droit à son but, par-dessus les obstacles  et cela simplement, naturellement, car sa nature même était dans cette douceur invincible.

D’abord, elle eut à surmonter les terribles fatigues du rayon. Les paquets de vêtements lui cassaient les bras, au point que, pendant les six premières semaines, elle criait la nuit en se retournant, courbaturée, les épaules meurtries. Mais elle souffrit plus encore de ses souliers, de gros souliers apportés de Valognes, et que le manque d’argent l’empêchait de remplacer par des bottines légères. Toujours debout, piétinant du matin au soir, grondée si on la voyait s’appuyer une minute contre la boiserie, elle avait les pieds enflés, des petits pieds de fillette qui semblaient broyés dans des brodequins de torture  les talons battaient de fièvre, la plante s’était couverte d’ampoules, dont la peau arrachée se collait à ses bas. Puis, elle éprouvait un délabrement du corps entier, les membres et les organes tirés par cette lassitude des jambes, de brusques troubles dans son sexe de femme, que trahissaient les pâles couleurs de sa chair. Et elle, si mince, l’air si fragile, résista, pendant que beaucoup de vendeuses devaient quitter les nouveautés, atteintes de maladies spéciales. Sa bonne grâce à souffrir, l’entêtement de sa vaillance la maintenaient souriante et droite, lorsqu’elle défaillait, à bout de forces, épuisée par un travail auquel des hommes auraient succombé.

Ensuite, son tourment fut d’avoir le rayon contre elle. Au martyre physique s’ajoutait la sourde persécution de ses camarades. Après deux mois de patience et de douceur, elle ne les avait pas encore désarmées. C’étaient des mots blessants, des inventions cruelles, une mise à l’écart qui la frappait au cœur, dans son besoin de tendresse. On l’avait longtemps plaisantée sur son début fâcheux  les mots de « sabot », de « tête de pioche » circulaient, celles qui manquaient une vente étaient envoyées à Valognes, elle passait enfin pour la bête du comptoir. Puis, lorsqu’elle se révéla plus tard comme une vendeuse remarquable, au courant désormais du mécanisme de la maison, il y eut une stupeur indignée  et, à partir de ce moment, ces demoiselles s’entendirent de manière à ne jamais lui laisser une cliente sérieuse. Marguerite et Clara la poursuivaient d’une haine instinctive, serraient les rangs pour ne pas être mangées par cette nouvelle venue, qu’elles redoutaient sous leur affectation de dédain. Quant à Mme Aurélie, elle était blessée de la réserve fière de la jeune fille, qui ne tournait pas autour de sa jupe d’un air d’admiration caressante  aussi l’abandonnait-elle aux rancunes de ses favorites, des préférées de sa Cour, toujours agenouillées, occupées à la nourrir d’une flatterie continue, dont sa forte personne autoritaire avait besoin pour s’épanouir. Un instant, la seconde, Mme Frédéric, parut ne pas entrer dans le complot  mais ce devait être par inadvertance, car elle se montra également dure, dès qu’elle s’aperçut des ennuis où ses bonnes manières pouvaient la mettre. Alors l’abandon fut complet, toutes s’acharnèrent sur « la mal peignée », celle-ci vécut dans une lutte de chaque heure, n’arrivant avec tout son courage qu’à se maintenir au rayon, difficilement.

Maintenant, telle était sa vie. Il lui fallait sourire, faire la brave et la gracieuse, dans une robe de soie qui ne lui appartenait point  et elle agonisait de fatigue, mal nourrie, mal traitée, sous la continuelle menace d’un renvoi brutal. Sa chambre était son unique refuge, le seul endroit où elle s’abandonnait encore à des crises de larmes, lorsqu’elle avait trop souffert durant le jour. Mais un froid terrible y tombait du zinc de la toiture, couverte des neiges de décembre  elle devait se pelotonner dans son lit, jeter tous ses vêtements sur elle, pleurer sous la couverture, pour que la gelée ne lui gerçât pas le visage. Mouret ne lui adressait plus la parole. Quand elle rencontrait le regard sévère de Bourdoncle pendant le service, elle était prise d’un tremblement, car elle sentait en lui un ennemi naturel, qui ne lui pardonnerait pas la plus légère faute. Et, au milieu de cette hostilité générale, l’étrange bienveillance de l’inspecteur Jouve l’étonnait  s’il la trouvait à l’écart, il lui souriait, cherchait un mot aimable  deux fois, il lui avait évité des réprimandes, sans qu’elle lui en témoignât de la gratitude, plus troublée que touchée de sa protection.

Un soir, après le dîner, comme ces demoiselles rangeaient les armoires, Joseph vint avertir Denise qu’un jeune homme la demandait, en bas. Elle descendit, très inquiète.

– Tiens ! dit Clara, la mal peignée a donc un amoureux ?

– Faut avoir faim, dit Marguerite.

En bas, sous la porte, Denise trouva son frère Jean. Elle lui avait formellement défendu de se présenter ainsi au magasin, ce qui produisait le plus mauvais effet. Mais elle n’osa le gronder, tellement il paraissait hors de lui, sans casquette, essoufflé d’être venu en courant du faubourg du Temple.

– As-tu dix francs ? balbutia-t-il. Donne-moi dix francs ou je suis un homme perdu.

Ce grand galopin aux cheveux blonds envolés, était si drôle, avec son beau visage de fille, en lançant cette phrase de mélodrame, qu’elle aurait souri, sans l’angoisse où la mettait la demande d’argent.

– Comment ! dix francs ? murmura-t-elle. Qu’y a-t-il donc ?

Il rougit, il expliqua qu’il avait rencontré la sœur d’un camarade. Denise le fit taire, gagnée par son embarras, n’ayant pas besoin d’en savoir davantage. À deux reprises, il était accouru déjà pour pratiquer des emprunts semblables  mais il s’agissait seulement, la première fois de vingt-cinq sous, et la seconde de trente sous. Toujours il retombait dans des histoires de femme.

– Je ne peux pas te donner dix francs, reprit-elle. Le mois de Pépé n’est pas encore payé, et j’ai tout juste l’argent. Il me restera à peine de quoi acheter des bottines dont j’ai grand besoin… À la fin, tu n’es pas raisonnable, Jean. C’est très mal.

– Alors, je suis perdu, répéta-t-il avec un geste tragique. Écoute, petite sœur : c’est une grande brune, nous sommes allés au café en compagnie du frère, moi je ne me doutais pas que les consommations…

Elle dut l’interrompre de nouveau, et comme des larmes montaient aux yeux du cher écervelé, elle tira son porte-monnaie, en sortit une pièce de dix francs, qu’elle lui glissa dans la main. Tout de suite, il se mit à rire.

– Je savais bien… Mais, parole d’honneur ! jamais plus désormais ! Il faudrait être un fameux chenapan.

Et il reprit sa course, après l’avoir baisée sur les joues comme un fou. Dans le magasin, des employés s’étonnaient.

Cette nuit-là, Denise dormit d’un mauvais sommeil. Depuis son entrée au Bonheur des Dames, l’argent était son cruel souci. Elle restait toujours au pair, sans appointements fixes  et, comme ces demoiselles du rayon l’empêchaient de vendre, elle arrivait tout juste à payer la pension de Pépé, grâce aux clientes sans conséquence qu’on lui abandonnait. C’était pour elle une misère noire, la misère en robe de soie. Souvent elle devait passer la nuit, elle entretenait son mince trousseau, reprisant son linge, raccommodant ses chemises comme de la dentelle  sans compter qu’elle avait posé des pièces à ses souliers, aussi adroitement qu’un cordonnier aurait pu le faire. Elle risquait des lessives dans sa cuvette. Mais sa vieille robe de laine l’inquiétait surtout  elle n’en avait pas d’autre, elle était forcée de la remettre chaque soir, quand elle quittait la soie d’uniforme, ce qui l’usait terriblement  une tache lui donnait la fièvre, le moindre accroc devenait une catastrophe. Et rien à elle, pas un sou, pas de quoi acheter les menus objets dont une femme a besoin  elle avait dû attendre quinze jours pour renouveler sa provision de fil et d’aiguilles. Aussi étaient-ce des désastres, lorsque Jean, avec ses histoires d’amour, tombait tout d’un coup et saccageait le budget. Une pièce de vingt sous emportée creusait un gouffre. Quant à trouver dix francs le lendemain, il ne fallait pas y songer un instant. Jusqu’au petit jour, elle eut des cauchemars, Pépé jeté à la rue, tandis qu’elle retournait les pavés de ses doigts meurtris, pour voir s’il n’y avait pas de l’argent dessous.

Le lendemain, justement, elle eut à sourire, à jouer son rôle de fille bien mise. Des clientes connues vinrent au rayon, Mme Aurélie l’appela plusieurs fois, lui jeta sur les épaules des manteaux, afin qu’elle en fit valoir les coupes nouvelles. Et, tandis qu’elle se cambrait, avec des grâces imposées de gravures de mode, elle songeait aux quarante francs de la pension de Pépé, qu’elle avait promis de payer le soir. Elle se passerait bien encore de bottines, ce mois-là  mais, en joignant même aux trente francs qui lui restaient, les quatre francs mis de côté sou à sou, cela ne lui ferait jamais que trente-quatre francs  et, où prendrait-elle six francs pour compléter la somme ? C’était une angoisse dont son cœur défaillait.

– Remarquez, les épaules sont libres, disait Mme Aurélie. C’est très distingué et très commode… Mademoiselle peut croiser les bras.

– Oh ! parfaitement, répétait Denise, qui gardait un air aimable. On ne le sent pas… Madame en sera contente.

Maintenant, elle se reprochait d’être allée, l’autre dimanche, chercher Pépé chez Mme Gras, pour le promener aux Champs-Élysées. Le pauvre enfant sortait si rarement avec elle ! Mais il avait fallu lui acheter du pain d’épice et une pelle, puis le mener voir Guignol  et tout de suite cela était monté à vingt-neuf sous. Vraiment, Jean ne songeait guère au petit, lorsqu’il faisait des sottises. Ensuite, tout retombait sur elle.

– Du moment qu’il ne plaît pas à madame…, reprenait la première. Tenez ! mademoiselle, mettez la rotonde, afin que madame juge.

Et Denise marchait à petit pas, la rotonde aux épaules, en disant :

– Elle est plus chaude… C’est la mode de cette année.

Jusqu’au soir, derrière sa bonne grâce de métier, elle se tortura ainsi pour savoir où trouver de l’argent. Ces demoiselles, débordées, lui laissèrent faire une vente importante  mais on était au mardi, il fallait attendre quatre jours, avant de toucher la semaine. Après le dîner, elle résolut de remettre au lendemain sa visite chez Mme Gras. Elle s’excuserait, dirait avoir été retenue  et d’ici là, peut-être aurait-elle les six francs.

Comme Denise évitait les moindres dépenses, elle montait se coucher de bonne heure. Que pouvait-elle faire sur les trottoirs, sans un sou, avec sa sauvagerie, et toujours inquiétée par la grande ville, où elle ne connaissait que les rues voisines du magasin ? Après s’être risquée jusqu’au Palais-Royal, pour prendre l’air, elle rentrait vite, s’enfermait, se mettait à coudre ou à savonner. C’était, le long du couloir des chambres, une promiscuité de caserne, des filles souvent peu soignées, des commérages d’eaux de toilette et de linges sales, toute une aigreur qui se dépensait en brouilles et en raccommodements continuels. Du reste, défense de remonter pendant le jour  elles ne vivaient pas là, elles y logeaient la nuit, n’y rentrant le soir qu’à la dernière minute, s’en échappant le matin, endormies encore, mal réveillées par un débarbouillage rapide  et ce coup de vent qui balayait sans cesse le couloir, la fatigue des treize heures de travail qui les jetait au lit sans un souffle, achevaient de changer les combles en une auberge traversée par la maussaderie éreintée d’une débandade de voyageurs. Denise n’avait pas d’amie. De toutes ces demoiselles, une seule, Pauline Cugnot, lui témoignait quelque tendresse  et encore, les rayons des confections et de la lingerie, installés côte à côte, se trouvant en guerre ouverte, la sympathie des deux vendeuses avait dû jusque-là se borner à de rares paroles, échangées en courant. Pauline occupait bien une chambre voisine, à droite de la chambre de Denise  mais, comme elle disparaissait au sortir de table et ne revenait pas avant onze heures, cette dernière l’entendait seulement se mettre au lit, sans jamais la rencontrer, en dehors des heures de travail.

Cette nuit-là, Denise s’était résignée à faire de nouveau le cordonnier. Elle tenait ses souliers, les examinait, regardait comment elle pourrait les mener au bout du mois. Enfin, avec une forte aiguille, elle avait pris le parti de recoudre les semelles, qui menaçaient de quitter l’empeigne. Pendant ce temps, un col et des manches trempaient dans la cuvette, pleine d’eau de savon.

Chaque soir, elle entendait les mêmes bruits, ces demoiselles qui rentraient une à une, de courtes conversations chuchotées, des rires, parfois des querelles, qu’on étouffait. Puis, les lits craquaient, il y avait des bâillements  et les chambres tombaient à un lourd sommeil. Sa voisine de gauche rêvait souvent tout haut, ce qui l’avait effrayée d’abord. Peut-être, d’autres, à son exemple, veillaient-elles pour se raccommoder, malgré le règlement  mais ce devait être avec les précautions qu’elle prenait elle-même, les gestes ralentis, les moindres chocs évités, car un silence frissonnant sortait seul des portes closes.

Onze heures étaient sonnées depuis dix minutes, lorsqu’un bruit de pas lui fit lever la tête. Encore une de ces demoiselles qui se trouvait en retard ! Et elle reconnut Pauline, en entendant celle-ci ouvrir la porte d’à côté. Mais elle demeura stupéfaite : la lingère revenait doucement et frappait chez elle.

– Dépêchez-vous, c’est moi.

Il était défendu aux vendeuses de se recevoir dans leurs chambres. Aussi Denise tourna-t-elle la clef vivement, pour que sa voisine ne fût pas surprise par Mme Cabin, qui veillait à la stricte observation du règlement.

– Elle était là ? demanda-t-elle en refermant la porte.

– Qui ? Mme Cabin ? dit Pauline. Oh ! ce n’est pas d’elle que j’ai peur… Avec cent sous !

Puis elle ajouta :

– Voici longtemps que je veux causer. En bas, on ne peut jamais… Puis, vous m’avez eu l’air si triste, ce soir, à table !

Denise la remerciait, la priait de s’asseoir, touchée de son air de bonne fille. Mais, dans le trouble où cette visite imprévue la mettait, elle n’avait pas lâché le soulier qu’elle était en train de recoudre  et les yeux de Pauline tombèrent sur ce soulier. Elle hocha la tête, regarda autour d’elle, aperçut les manches et le col dans la cuvette.

– Ma pauvre enfant, je m’en doutais, reprit-elle. Allez ! je connais ça. Dans les premiers temps, quand je suis arrivée de Chartres, et que le père Cugnot ne m’envoyait pas un sou, j’en ai lavé de ces chemises ! Oui, oui, jusqu’à mes chemises ! J’en avais deux, vous en auriez toujours trouvé une qui trempait.

Elle s’était assise, essoufflée d’avoir couru. Sa large face, aux petits yeux vifs, à la grande bouche tendre, avait une grâce, sous l’épaisseur des traits. Et, sans transition, tout d’un coup, elle conta son histoire : sa jeunesse au moulin, le père Cugnot ruiné par un procès, et qui l’avait envoyée à Paris faire fortune, avec vingt francs dans la poche  ensuite, ses débuts comme vendeuse, d’abord au fond d’un magasin des Batignolles, puis au Bonheur des Dames, de terribles débuts, toutes les blessures et toutes les privations  enfin, sa vie actuelle, les deux cents francs qu’elle gagnait par mois, les plaisirs qu’elle prenait, l’insouciance où elle laissait couler ses journées. Des bijoux, une broche, une chaîne de montre, luisaient sur sa robe de drap gros bleu, pincée coquettement à la taille  et elle souriait sous sa toque de velours, ornée d’une grande plume grise.

Denise était devenue très rouge, avec son soulier. Elle voulait balbutier une explication.

– Puisque ça m’est arrivé ! répéta Pauline. Voyons, je suis votre aînée, j’ai vingt-six ans et demi, sans que cela paraisse… Contez-moi vos petites affaires.

Alors, Denise céda, devant cette amitié qui s’offrait si franchement. Elle s’assit en jupon, un vieux châle noué sur les épaules, près de Pauline en toilette  et une bonne causerie s’engagea entre elles. Il gelait dans la chambre, le froid semblait y couler des murs mansardés, d’une nudité de prison  mais elles ne s’apercevaient pas que leurs doigts avaient l’onglée, elles étaient toutes à leurs confidences. Peu à peu, Denise se livra, parla de Jean et de Pépé, dit combien la question d’argent la torturait  ce qui les amena toutes deux à tomber sur ces demoiselles des confections. Pauline se soulageait.

– Oh ! les mauvaises teignes ! Si elles se conduisaient en bonnes camarades, vous pourriez vous faire plus de cent francs.

– Tout le monde m’en veut, sans que je sache pourquoi, disait Denise gagnée par les larmes. Ainsi M. Bourdoncle est sans cesse à me guetter, pour me prendre en faute, comme si je le gênais… Il n’y a guère que le père Jouve…

L’autre l’interrompit.

– Ce vieux singe d’inspecteur ! Ah ! ma chère, ne vous y fiez point… Vous savez, les hommes qui ont des grands nez comme ça ! Il a beau étaler sa décoration, on raconte une histoire qu’il aurait eue chez nous, à la lingerie… Mais que vous êtes donc enfant de vous chagriner ainsi ! Est-ce malheureux d’être si sensible ! Pardi ! ce qui vous arrive, arrive à toutes : on vous fait payer la bienvenue.

Elle lui saisit les mains, elle l’embrassa, emportée par son bon cœur. La question d’argent était plus grave. Certainement, une pauvre fille ne pouvait soutenir ses deux frères, payer la pension du petit et régaler les maîtresses du grand, en ramassant les quelques sous douteux dont les autres ne voulaient point  car il était à craindre qu’on ne l’appointât pas avant la reprise des affaires, en mars.

– Écoutez, il est impossible que vous teniez le coup davantage, dit Pauline. Moi, à votre place…

Mais un bruit, venu du corridor, la fit taire. C’était peut-être Marguerite, qu’on accusait de se promener en chemise de nuit, pour moucharder le sommeil des autres. La lingère, qui serrait toujours les mains de son amie, la regarda un moment en silence, l’oreille tendue. Puis, elle recommença très bas, d’un air de tendre conviction :

– Moi, à votre place, je prendrais quelqu’un.

– Comment, quelqu’un ? murmura Denise, sans comprendre d’abord.

Lorsqu’elle eut compris, elle retira ses mains, elle resta toute sotte. Ce conseil la gênait comme une idée qui ne lui était jamais venue, et dont elle ne voyait pas l’avantage.

– Oh ! non, répondit-elle simplement.

– Alors, continua Pauline, vous ne vous en sortirez pas, c’est moi qui vous le dis !… Les chiffres sont là : quarante francs pour le petit, des pièces de cent sous de temps à autre au grand  et vous ensuite, vous qui ne pouvez toujours aller mise comme une pauvresse, avec des souliers dont ces demoiselles plaisantent  oui, parfaitement, vos souliers vous font du tort… Prenez quelqu’un, ce sera beaucoup mieux.

– Non, répéta Denise.

– Eh bien ! vous n’êtes pas raisonnable… C’est forcé, ma chère, et si naturel ! Nous avons toutes passé par là. Moi, tenez ! j’étais au pair, comme vous. Pas un liard. On est couchée et nourrie, bien sûr  mais il y a la toilette, puis il est impossible de rester sans un sou, renfermée dans sa chambre, à regarder voler les mouches. Alors, mon Dieu ! il faut se laisser aller…

Et elle parla de son premier amant, un clerc d’avoué, qu’elle avait connu dans une partie, à Meudon. Après celui-là, elle s’était mise avec un employé des postes. Enfin, depuis l’automne, elle fréquentait un vendeur du Bon Marché, un grand garçon très gentil, chez lequel elle passait toutes ses heures libres. Jamais qu’un à la fois, du reste. Elle était honnête, elle s’indignait, lorsqu’on parlait de ces filles qui se donnent au premier venu.

– Je ne vous dis point de vous mal conduire, au moins ! reprit-elle vivement. Ainsi je ne voudrais pas être rencontrée en compagnie de votre Clara, de peur qu’on ne m’accusât de faire la noce comme elle. Mais, quand on est tranquillement avec quelqu’un, et qu’on n’a aucun reproche à s’adresser… Ça vous semble donc vilain ?

– Non, répondit Denise. Ça ne me va pas, voilà tout.

Il y eut un nouveau silence. Dans la petite chambre glacée, toutes deux se souriaient, émues de cette conversation à voix basse.

– Et puis, il faudrait d’abord avoir de l’amitié pour quelqu’un, reprit-elle, les joues roses.

La lingère fut très étonnée. Elle finit par rire, et elle l’embrassa une seconde fois, en disant :

– Mais, ma chérie, quand on se rencontre et qu’on se plaît ! Êtes-vous drôle ! On ne vous forcera pas… Voyons, voulez-vous que dimanche Baugé nous conduise quelque part à la campagne ? Il amènera un de ses amis.

– Non, répéta Denise avec une douceur entêtée.

Alors, Pauline n’insista plus. Chacune était maîtresse d’agir à son goût. Ce qu’elle en avait dit, c’était par bonté de cœur, car elle éprouvait un véritable chagrin de voir si malheureuse une camarade. Et, comme minuit allait sonner, elle se leva pour partir. Mais, auparavant, elle força Denise à accepter les six francs qui lui manquaient, en la suppliant de ne pas se gêner, de ne les rendre que lorsqu’elle gagnerait davantage.

– Maintenant, ajouta-t-elle, éteignez votre bougie, pour qu’on ne sache pas quelle porte s’ouvre… Vous la rallumerez ensuite.

La bougie éteinte, toutes deux se serrèrent encore les mains  et Pauline fila légèrement, rentra chez elle, sans laisser d’autres bruits que le frôlement de sa jupe, au milieu du sommeil écrasé de fatigue, des autres petites chambres.

Avant de se mettre au lit, Denise voulut achever de recoudre son soulier et faire son savonnage. Le froid devenait plus vif, à mesure que la nuit avançait. Mais elle ne le sentait pas, cette causerie avait remué tout le sang de son cœur. Elle n’était point révoltée, il lui semblait bien permis d’arranger l’existence comme on l’entendait, lorsqu’on se trouvait seule et libre sur la terre. Jamais elle n’avait obéi à des idées, sa raison droite et sa nature saine la maintenaient simplement dans l’honnêteté où elle vivait. Vers une heure, elle se coucha enfin. Non, elle n’aimait personne. Alors, à quoi bon déranger sa vie, gâter le dévouement maternel qu’elle avait voué à ses deux frères ? Pourtant, elle ne s’endormait pas, des frissons tièdes montaient à sa nuque, l’insomnie faisait passer devant ses paupières closes des formes indistinctes, qui s’évanouissaient dans la nuit.

À partir de ce moment, Denise s’intéressa aux histoires tendres de son rayon. En dehors des heures de gros travail, on y vivait dans une préoccupation constante de l’homme. Des commérages couraient, des aventures égayaient ces demoiselles pendant huit jours. Clara était un scandale, avait trois entreteneurs, disait-on, sans compter la queue d’amants de hasard, qu’elle traînait derrière elle  et, si elle ne quittait pas le magasin, où elle travaillait le moins possible, dans le dédain d’un argent gagné plus agréablement ailleurs, c’était pour se couvrir aux yeux de sa famille  car elle avait la continuelle terreur du père Prunaire, qui menaçait de tomber à Paris lui casser les bras et les jambes à coups de sabot. Au contraire, Marguerite se conduisait bien, on ne lui connaissait pas d’amoureux  cela causait une surprise, toutes se racontaient son aventure, les couches qu’elle était venue cacher à Paris  alors, comment avait-elle pu faire cet enfant, si elle était vertueuse ? et certaines parlaient d’un hasard, en ajoutant qu’elle se gardait maintenant pour son cousin de Grenoble. Ces demoiselles plaisantaient aussi Mme Frédéric, lui prêtaient des relations discrètes avec de grands personnages  la vérité était qu’on ne savait rien de ses affaires de cœur  elle disparaissait le soir, raidie dans sa maussaderie de veuve, l’air pressé, sans que personne pût dire où elle courait si fort. Quant aux passions de Mme Aurélie, à ses prétendues fringales de jeunes hommes obéissants, elles étaient certainement fausses : on inventait cela entre vendeuses mécontentes, histoire de rire. Peut-être la première avait-elle témoigné autrefois trop de maternité à un ami de son fils, seulement elle occupait aujourd’hui, dans les nouveautés, une situation de femme sérieuse, qui ne s’amusait plus à de pareils enfantillages. Puis, venait le troupeau, la débandade du soir, neuf sur dix que des amants attendaient à la porte  c’était, sur la place Gaillon, le long de la rue de la Michodière et de la rue Neuve-Saint-Augustin, toute une faction d’hommes immobiles, guettant du coin de l’œil  et, quand le défilé commençait, chacun tendait le bras, emmenait la sienne, disparaissait en causant, avec une tranquillité maritale.

Mais ce qui troubla le plus Denise, ce fut de surprendre le secret de Colomban. À toute heure, elle le trouvait de l’autre côté de la rue, sur le seuil du Vieil Elbeuf, les yeux levés et ne quittant pas du regard ces demoiselles des confections. Quand il se sentait guetté par elle, il rougissait, détournait la tête, comme s’il eût redouté que la jeune fille ne le vendît à sa cousine Geneviève, bien qu’il n’y eût plus aucuns rapports entre les Baudu et leur nièce, depuis l’entrée de celle-ci au Bonheur des Dames. D’abord, elle le crut amoureux de Marguerite, à voir ses airs transis d’amant qui désespère, car Marguerite, sage et couchant au magasin, n’était point commode. Puis, elle resta stupéfaite lorsqu’elle acquit la certitude que les regards ardents du commis s’adressaient à Clara. Il y avait des mois qu’il brûlait ainsi, sur le trottoir d’en face, sans trouver le courage de se déclarer  et cela pour une fille libre, qui demeurait rue Louis-le-Grand, qu’il aurait pu aborder, avant qu’elle s’en allât chaque soir au bras d’un nouvel homme ! Clara elle-même ne paraissait pas se douter de sa conquête. La découverte de Denise l’emplit d’une émotion douloureuse. Était-ce donc si bête, l’amour ? Quoi ! ce garçon qui avait tout un bonheur sous la main, et qui gâtait sa vie, et qui adorait une gueuse comme un saint-sacrement ! À partir de ce jour, elle éprouva un serrement de cœur, chaque fois qu’elle aperçut, derrière les carreaux verdâtres du Vieil Elbeuf, le profil pâle et souffrant de Geneviève.

Le soir, Denise songeait ainsi, en regardant ces demoiselles s’en aller avec leurs amants. Celles qui ne couchaient pas au Bonheur des Dames, disparaissaient jusqu’au lendemain, rapportaient à leurs rayons l’odeur du dehors dans leurs jupes, tout un inconnu troublant. Et la jeune fille devait parfois répondre par un sourire au signe de tête amical dont la saluait Pauline, que Baugé attendait régulièrement dès huit heures et demie, debout à l’angle de la fontaine Gaillon. Puis, après être sortie la dernière et avoir fait son tour furtif de promenade, toujours seule, elle était rentrée la première, elle travaillait ou se couchait, la tête occupée d’un rêve, prise de curiosité sur cette existence de Paris, qu’elle ignorait. Certes, elle ne jalousait pas ces demoiselles, elle était heureuse de sa solitude, de cette sauvagerie où elle vivait enfermée, comme au fond d’un refuge  mais son imagination l’emportait, tâchait de deviner les choses, évoquait les plaisirs sans cesse contés devant elle, les cafés, les restaurants, les théâtres, les dimanches passés sur l’eau et dans les guinguettes. Toute une fatigue d’esprit lui en restait, un désir mêlé de lassitude  et il lui semblait être déjà rassasiée de ces amusements, dont elle n’avait jamais goûté.

Cependant, il y avait peu de place pour les songeries dangereuses, au milieu de son existence de travail. Dans le magasin, sous l’écrasement des treize heures de besogne, on ne pensait guère à des tendresses, entre vendeurs et vendeuses. Si la bataille continuelle de l’argent n’avait effacé les sexes, il aurait suffi, pour tuer le désir, de la bousculade de chaque minute, qui occupait la tête et rompait les membres. À peine pouvait-on citer quelques rares liaisons d’amour, parmi les hostilités et les camaraderies d’homme à femme, les coudoiements sans fin de rayon à rayon. Tous n’étaient plus que des rouages, se trouvaient emportés par le branle de la machine, abdiquant leur personnalité, additionnant simplement leurs forces, dans ce total banal et puissant de phalanstère. Au-dehors seulement, reprenait la vie individuelle, avec la brusque flambée des passions qui se réveillaient.

Denise vit pourtant un jour Albert Lhomme, le fils de la première, glisser un billet dans la main d’une demoiselle de la lingerie, après avoir traversé plusieurs fois le rayon d’un air d’indifférence. On arrivait alors à la morte-saison d’hiver, qui va de décembre à février  et elle avait des moments de repos, des heures passées debout, les yeux perdus dans les profondeurs du magasin, à attendre les clientes. Les vendeuses des confections voisinaient surtout avec les vendeurs des dentelles, sans que l’intimité forcée allât plus loin que des plaisanteries, échangées tout bas. Il y avait, aux dentelles, un second farceur qui poursuivait Clara de confidences abominables, simplement pour rire, si détaché au fond, qu’il n’essayait seulement pas de la retrouver dehors  et c’étaient ainsi, d’un comptoir à l’autre, entre ces messieurs et ces demoiselles, des coups d’œil d’intelligence, des mots qu’eux seuls comprenaient, parfois des causeries sournoises, le dos à demi-tourné, l’air rêveur, pour donner le change au terrible Bourdoncle. Quant à Deloche, longtemps il se contenta de sourire, en regardant Denise  puis, il s’enhardit, lui murmura un mot d’amitié, lorsqu’il la coudoya. Le jour où elle aperçut le fils de Mme Aurélie donnant un billet à la lingère, Deloche justement lui demandait si elle avait bien déjeuné, par besoin de s’intéresser à elle, et ne trouvant rien de plus aimable. Lui aussi vit la tache blanche de la lettre  il regarda la jeune fille, tous deux rougirent de cette intrigue nouée devant eux.

Mais Denise, sous ces haleines chaudes qui éveillaient peu à peu la femme en elle, gardait encore sa paix d’enfant. Seule, la rencontre de Hutin lui remuait le cœur. Du reste, ce n’était à ses yeux que de la reconnaissance, elle se croyait uniquement touchée de la politesse du jeune homme. Il ne pouvait amener une cliente au rayon, sans qu’elle demeurât confuse. Plusieurs fois, en revenant d’une caisse, elle se surprit faisant un détour, traversant inutilement le comptoir des soieries, la gorge gonflée d’émotion. Un après-midi, elle y trouva Mouret qui semblait la suivre d’un sourire. Il ne s’occupait plus d’elle, ne lui adressait de loin en loin une parole que pour la conseiller sur sa toilette et la plaisanter, en fille manquée, en sauvage qui tenait du garçon et dont il ne tirerait jamais une coquette, malgré sa science d’homme à bonnes fortunes  même il en riait, il descendait jusqu’à des taquineries, sans vouloir s’avouer le trouble que lui causait cette petite vendeuse, avec ses cheveux si drôles. Devant ce sourire muet, Denise trembla, comme si elle était en faute. Savait-il donc pourquoi elle traversait la soierie, lorsqu’elle-même n’aurait pu expliquer ce qui la poussait à un pareil détour ?

Hutin, d’ailleurs, ne paraissait nullement s’apercevoir des regards reconnaissants de la jeune fille. Ces demoiselles n’étaient pas son genre, il affectait de les mépriser, en se vantant plus que jamais d’aventures extraordinaires avec des clientes : à son comptoir, une baronne avait eu le coup de foudre, et la femme d’un architecte lui était tombée entre les bras, un jour qu’il allait chez elle pour une erreur de métrage. Sous cette hâblerie normande, il cachait simplement des filles ramassées au fond des brasseries et des cafés-concerts. Comme tous les jeunes messieurs des nouveautés, il avait une rage de dépense, se battant la semaine entière à son rayon, avec une âpreté d’avare, dans le seul désir de jeter le dimanche son argent à la volée, sur les champs de courses, au travers des restaurants et des bals  jamais une économie, pas une avance, le gain aussitôt dévoré que touché, l’insouciance absolue du lendemain. Favier n’était pas de ces parties. Hutin et lui, si liés au magasin, se saluaient à la porte et ne se parlaient plus  beaucoup de vendeurs, en continuel contact, devenaient ainsi des étrangers, ignorant leurs vies, dès qu’ils mettaient le pied dans la rue. Mais Hutin avait pour intime Liénard. Tous deux habitaient le même hôtel, l’Hôtel de Smyrne, rue Sainte-Anne, une maison noire entièrement occupée par des employés de commerce. Le matin, ils arrivaient ensemble  puis, le soir, le premier libre, lorsque le déplié de son comptoir était fait, allait attendre l’autre au café Saint-Roch, rue Saint-Roch, un petit café où se réunissaient d’habitude les commis du Bonheur des Dames, braillant et buvant, jouant aux cartes dans la fumée des pipes. Souvent, ils restaient là, ne partaient que vers une heure, lorsque le maître de l’établissement, fatigué, les jetait dehors. D’ailleurs, depuis un mois, ils passaient la soirée trois fois par semaine au fond d’un « beuglant » de Montmartre  et ils emmenaient des camarades, ils y faisaient un succès à Mlle Laure, forte chanteuse, la dernière conquête de Hutin, dont ils appuyaient le talent de si violents coups de canne et de telles clameurs, qu’à deux reprises déjà la police avait dû intervenir.

L’hiver passa de la sorte, Denise obtint enfin trois cents francs d’appointements fixes. Il était temps, ses gros souliers ne tenaient plus. Le dernier mois, elle évitait même de sortir, pour ne pas les crever d’un coup.

– Mon Dieu ! mademoiselle, vous faites un bruit avec vos chaussures ! répétait souvent Mme Aurélie, d’un air agacé. C’est insupportable… Qu’avez-vous donc aux pieds ?

Le jour où Denise descendit, chaussée de bottines d’étoffe, qu’elle avait payées cinq francs, Marguerite et Clara s’étonnèrent à demi-voix, de façon à être entendues.

– Tiens ! la mal peignée qui a lâché ses galoches, dit l’une.

– Ah bien ! reprit l’autre, elle a dû en pleurer… C’étaient les galoches de sa mère.

D’ailleurs, un soulèvement général se produisit contre Denise. Le comptoir avait fini par découvrir son amitié avec Pauline, et il voyait une bravade dans cette affection donnée à une vendeuse d’un comptoir ennemi. Ces demoiselles parlaient de trahison, l’accusaient d’aller répéter à côté leurs moindres paroles. La guerre de la lingerie et des confections en prit une violence nouvelle, jamais elle n’avait soufflé si rudement : des mots furent échangés, raides comme des balles, et il y eut même une gifle, un soir, derrière les cartons de chemises. Peut-être, cette lointaine querelle venait-elle de ce que la lingerie portait des robes de laine, lorsque les confections étaient vêtues de soie  en tout cas, les lingères parlaient de leurs voisines avec des moues révoltées d’honnêtes filles  et les faits leur donnaient raison, on avait remarqué que la soie semblait influer sur les débordements des confectionneuses. Clara était souffletée du troupeau de ses amants, Marguerite elle-même avait reçu son enfant à la tête, tandis qu’on accusait Mme Frédéric de passions cachées. Tout cela à cause de cette Denise !

– Mesdemoiselles, pas de vilains mots, tenez-vous ! disait Mme Aurélie d’un air grave, au milieu des colères déchaînées de son petit peuple. Montrez qui vous êtes.

Elle préférait se désintéresser. Comme elle le confessait un jour, répondant à une question de Mouret, ces demoiselles ne valaient pas plus cher les unes que les autres. Mais, brusquement, elle se passionna, lorsqu’elle apprit de la bouche de Bourdoncle qu’il venait de trouver au fond du sous-sol, son fils en train d’embrasser une lingère, cette vendeuse à qui le jeune homme glissait des lettres. C’était abominable, et elle accusa carrément la lingerie d’avoir fait tomber Albert dans un guet-apens  oui, le coup était monté contre elle, on cherchait à la déshonorer en perdant un enfant sans expérience, après s’être convaincu que son rayon restait inattaquable. Elle ne criait si fort que pour embrouiller les choses, car elle n’avait aucune illusion sur son fils, elle le savait capable de toutes les sottises. Un instant, l’affaire faillit devenir grave, le gantier Mignot s’y trouva mêlé ! il était l’ami d’Albert, il avantageait les maîtresses que ce dernier lui adressait, des filles en cheveux qui fouillaient pendant des heures dans les cartons  et il y avait, en outre, une histoire de gants de Suède donnés à la lingère, dont personne n’eut le dernier mot. Enfin, le scandale fut étouffé, par égard pour la première des confections, que Mouret lui-même traitait avec déférence. Bourdoncle, huit jours plus tard, se contenta de congédier, sous un prétexte, la vendeuse coupable de s’être laissé embrasser. S’ils fermaient les yeux sur les terribles noces du dehors, ces messieurs ne toléraient pas la moindre gaudriole dans la maison.

Et ce fut Denise qui souffrit de l’aventure. Mme Aurélie, toute renseignée qu’elle était, lui garda une sourde rancune  elle l’avait vue rire avec Pauline, elle crut à une bravade, à des commérages sur les amours de son fils. Alors, dans le rayon, elle isola la jeune fille davantage encore. Depuis longtemps, elle projetait d’emmener ces demoiselles passer un dimanche, près de Rambouillet, aux Rigolles, où elle avait acheté une propriété, sur ses cent premiers mille francs d’économie  et, tout d’un coup, elle se décida, c’était une façon de punir Denise, de la mettre ouvertement à l’écart. Seule, cette dernière ne fut pas invitée. Quinze jours à l’avance, le rayon ne causa que de la partie : on regardait le ciel attiédi par le soleil de mai, on occupait déjà chaque heure de la journée, on se promettait tous les plaisirs, des ânes, du lait, du pain bis. Et rien que des femmes, ce qui était plus amusant ! D’habitude, Mme Aurélie tuait de la sorte ses jours de congé, en se promenant avec des dames  car elle avait si peu l’habitude de se trouver en famille, elle était si mal à son aise, si dépaysée, les rares soirs où elle pouvait dîner chez elle, entre son mari et son fils, qu’elle préférait, même ces soirs-là, lâcher le ménage et aller dîner au restaurant. L’homme filait de son côté, ravi de reprendre son existence de garçon, et Albert, soulagé, courait à ses gueuses  si bien que, désaccoutumés du foyer, se gênant et s’ennuyant ensemble le dimanche, tous les trois ne faisaient guère que traverser leur appartement, ainsi qu’un hôtel banal où l’on couche à la nuit. Pour la partie de Rambouillet, Mme Aurélie déclara simplement que les convenances empêchaient Albert d’en être, et que le père lui-même montrerait du tact en refusant de venir  ce dont les deux hommes furent enchantés. Cependant, le bienheureux jour approchait, ces demoiselles ne tarissaient plus, racontaient des préparatifs de toilette, comme si elles partaient pour un voyage de six mois  tandis que Denise devait les entendre, pâle et silencieuse dans son abandon.

– Hein ? elles vous font rager ? lui dit un matin Pauline. C’est moi, à votre place, qui les attraperais ! Elles s’amusent, je m’amuserais, pardi !… Accompagnez-nous dimanche, Baugé me mène à Joinville.

– Non, merci, répondit la jeune fille avec sa tranquille obstination.

– Mais pourquoi ?… Vous avez encore peur qu’on ne vous prenne de force ?

Et Pauline riait d’un bon rire. Denise sourit à son tour. Elle savait bien comment arrivaient les choses : c’était dans une partie semblable que chacune de ces demoiselles avait connu son premier amant, un ami amené comme par hasard  et elle ne voulait pas.

– Voyons, reprit Pauline, je vous jure que Baugé n’amènera personne. Nous ne serons que tous les trois… Puisque ça vous déplaît, je n’irais pas vous marier, bien sûr.

Denise hésitait, tourmentée d’un tel désir, qu’un flot de sang montait à ses joues. Depuis que ses camarades étalaient leurs plaisirs champêtres, elle étouffait, prise d’un besoin de plein ciel, rêvant de grandes herbes où elle entrait jusqu’aux épaules, d’arbres géants dont les ombres coulaient sur elle comme une eau fraîche. Son enfance, passée dans les verdures grasses du Cotentin, s’éveillait, avec le regret du soleil.

– Eh bien ! oui, dit-elle enfin.

Tout fut réglé. Baugé devait venir prendre ces demoiselles à huit heures, sur la place Gaillon  de là, on irait en fiacre à la gare de Vincennes. Denise, dont les vingt-cinq francs d’appointements fixes étaient chaque mois dévorés par les enfants, n’avait pu que rafraîchir sa vieille robe de laine noire, en la garnissant de biais de popeline à petits carreaux  et elle s’était fait elle-même un chapeau, avec une forme de capote recouverte de soie et ornée d’un ruban bleu. Dans cette simplicité, elle avait l’air très jeune, un air de fille grandie trop vite, d’une propreté de pauvre, un peu honteuse et embarrassée du luxe débordant de ses cheveux, qui crevaient la nudité de son chapeau. Au contraire, Pauline étalait une robe de soie printanière, à raies violettes et blanches, une toque appareillée, chargée de plumes, des bijoux au cou et aux mains, toute une richesse de commerçante cossue. C’était comme une revanche de la semaine, de la soie le dimanche, lorsqu’elle se trouvait condamnée à la laine dans son rayon  tandis que Denise, qui traînait sa soie d’uniforme du lundi au samedi, reprenait le dimanche la laine mince de sa misère.

– Voilà Baugé, dit Pauline, en désignant un grand garçon, debout près de la fontaine.

Elle présenta son amant, et tout de suite Denise fut à son aise, tellement il lui parut brave homme. Baugé, énorme, d’une force lente de bœuf au labour, avait une longue face flamande, où des yeux vides riaient avec une puérilité d’enfant. Né à Dunkerque, fils cadet d’un épicier, il était venu à Paris, presque chassé par son père et son frère, qui le jugeaient trop bête. Cependant, au Bon Marché, il se faisait trois mille cinq cents francs. Il était stupide, mais très bon pour les toiles. Les femmes le trouvaient gentil.

– Et le fiacre ? demanda Pauline.

Il fallut aller jusqu’au boulevard. Déjà le soleil chauffait, la belle matinée de mai riait sur le pavé des rues  et pas un nuage au ciel, toute une gaieté volait dans l’air bleu, d’une transparence de cristal. Un sourire involontaire entrouvrait les lèvres de Denise  elle respirait fortement, il lui semblait que sa poitrine se dégageait d’un étouffement de six mois. Enfin, elle ne sentait donc plus sur elle l’air enfermé, les pierres lourdes du Bonheur des Dames ! elle avait donc devant elle toute une journée de libre campagne ! et c’était comme une nouvelle santé, une joie infinie, où elle entrait avec des sensations neuves de gamine. Pourtant, dans le fiacre, elle détourna les yeux, gênée, lorsque Pauline mit un gros baiser sur les lèvres de son amant.

– Tiens ! dit-elle, la tête toujours à la portière, M. Lhomme, là-bas… Comme il marche !

– Il a son cor, ajouta Pauline qui s’était penchée. En voilà un vieux toqué ! Si l’on ne dirait pas qu’il court à un rendez-vous !

Lhomme, en effet, l’étui de son instrument sous le bras, filait le long du Gymnase, le nez tendu, riant d’aise tout seul, à l’idée du régal qu’il se promettait. Il allait passer la journée chez un ami, une flûte d’un petit théâtre, où des amateurs faisaient le dimanche de la musique de chambre, dès leur café au lait.

– À huit heures ! quel enragé ! reprit Pauline. Et vous savez que Mme Aurélie et toute sa clique ont dû prendre le train de Rambouillet qui part à six heures vingt-cinq… pour sûr, le mari et la femme ne se rencontreront pas.

Toutes deux causèrent de la partie de Rambouillet. Elles ne souhaitaient pas de la pluie aux autres, parce qu’elles auraient aussi gobé le bouillon  mais, s’il pouvait crever un nuage là-bas, sans que les éclaboussures en vinssent jusqu’à Joinville, ce serait drôle tout de même. Puis, elles tombèrent sur Clara, une gâcheuse qui ne savait comment dépenser l’argent de ses entreteneurs : est-ce qu’elle n’achetait pas trois paires de bottines à la fois, des bottines qu’elle jetait le lendemain, après les avoir coupées avec des ciseaux, à cause de ses pieds qui étaient pleins de bosses ? D’ailleurs, ces demoiselles des nouveautés ne se montraient guère plus raisonnables que ces messieurs : elles mangeaient tout, jamais un sou d’économie, des deux et des trois cents francs passaient par mois à des chiffons et à des friandises.

– Mais il n’a qu’un bras ! dit tout à coup Baugé. Comment fait-il pour jouer du cor ?

Il n’avait pas quitté Lhomme des yeux. Alors, Pauline, qui s’amusait parfois de sa naïveté, lui raconta que le caissier appuyait l’instrument contre un mur  et il la crut parfaitement, en trouvant ça très ingénieux. Puis, lorsque, prise de remords, elle lui expliqua de quelle façon Lhomme adaptait à son moignon un système de pinces, dont il le servait ensuite comme d’une main, il hocha la tête, saisi de méfiance, déclarant qu’on ne lui ferait pas avaler celle-là.

– Tu es trop bête ! finit-elle par dire en riant. Ça ne fait rien, je t’aime tout de même.

Le fiacre roulait, on arriva à la gare de Vincennes, juste pour un train. C’était Baugé qui payait  mais Denise avait déclaré qu’elle entendait prendre sa part des dépenses  on réglerait le soir. Ils montèrent en secondes, toute une gaieté bourdonnante s’échappait des wagons. À Nogent, une noce débarqua, au milieu des rires. Enfin, ils descendirent à Joinville, passèrent dans l’île toute de suite, pour commander le déjeuner  et ils restèrent là, le long des berges, sous de hauts peupliers qui bordaient la Marne. L’ombre était froide, une haleine vive soufflait dans le soleil, élargissait au loin, sur l’autre rive, la pureté limpide d’une plaine, déroulant des cultures. Denise s’attardait derrière Pauline et son amant, qui marchaient les bras à la taille  elle avait cueilli une poignée de boutons d’or, elle regardait l’eau couler, heureuse, le cœur défaillant, baissant la tête, quand Baugé se penchait pour baiser la nuque de son amie. Des larmes lui montèrent aux yeux. Cependant, elle ne souffrait pas. Qu’avait-elle à étouffer ainsi, et pourquoi cette vaste campagne, où elle s’était promis tant d’insouciance, l’emplissait-elle d’un regret vague dont elle n’aurait pu dire la cause ? Puis, au déjeuner, les rires bruyants de Pauline l’étourdirent. Celle-ci, qui adorait la banlieue d’une passion de cabotine vivant au gaz, dans l’air épais des foules, avait voulu manger sous un berceau, malgré la fraîcheur du vent. Elle s’égayait des souffles brusques qui rabattaient la nappe, elle trouvait drôle la tonnelle, nue encore, avec son treillage repeint, dont les losanges se découpaient sur le couvert. D’ailleurs, elle dévorait, d’une gourmandise affamée de fille mal nourrie au magasin, se donnant dehors une indigestion des choses qu’elle aimait  c’était son vice, tout son argent passait là, en gâteaux, en crudités, en petits plats dégustés lestement aux heures libres. Comme Denise semblait avoir assez des œufs, de la friture et du poulet sauté, elle se retint, elle n’osa commander des fraises, une primeur encore chère, de crainte de trop augmenter l’addition.

– Maintenant, qu’allons-nous faire ? demanda Baugé, lorsque le café fut servi.

D’habitude, l’après-midi, Pauline et lui rentraient dîner à Paris, pour finir leur journée dans un théâtre. Mais, sur le désir de Denise, ils décidèrent qu’on resterait à Joinville  ce serait drôle, on se donnerait de la campagne par-dessus la tête. Et, tout l’après-midi, ils battirent les champs. Un instant, l’idée d’une promenade en canot fut discutée  puis, ils l’abandonnèrent, Baugé ramait trop mal. Mais leur flânerie, au hasard des sentiers, revenait quand même le long de la Marne  ils s’intéressaient à la vie de la rivière, aux escadres de yoles et de norvégiennes, aux équipes de canotiers qui la peuplaient. Le soleil baissait, ils retournaient vers Joinville, lorsque deux yoles, descendant le courant et luttant de vitesse, échangèrent des bordées d’injures, où dominaient les cris répétés de « caboulots » et de « calicots ».

– Tiens ! dit Pauline, c’est M. Hutin.

– Oui, reprit Baugé, qui étendait la main devant le soleil, je reconnais la yole d’acajou… L’autre yole doit être montée par une équipe d’étudiants.

Et il expliqua la vieille haine qui mettait souvent aux prises la jeunesse des écoles et les employés de commerce. Denise, en entendant prononcer le nom de Hutin, s’était arrêtée  et, les yeux fixes, elle suivait la mince embarcation, elle cherchait le jeune homme parmi les rameurs, sans distinguer autre chose que les taches blanches de deux femmes, dont l’une, assise à la barre, avait un chapeau rouge. Les voix se perdirent au milieu du grand ruissellement de la rivière.

– À l’eau, les caboulots !

– Les calicots, à l’eau, à l’eau !

Le soir, on retourna au restaurant de l’île. Mais l’air était devenu trop vif, il fallut manger dans une des deux salles fermées, où l’humidité de l’hiver trempait encore les nappes d’une fraîcheur de lessive. Dès six heures, les tables manquèrent, les promeneurs se hâtaient, cherchaient un coin  et les garçons apportaient toujours des chaises, des bancs, rapprochaient les assiettes, entassaient le monde. On étouffait maintenant, on fit ouvrir les fenêtres. Dehors, le jour pâlissait, un crépuscule verdâtre tombait des peupliers, si rapide, que le restaurateur, mal outillé pour ces repas à couvert, n’ayant pas de lampes, dut faire mettre une bougie sur chaque table. Le bruit était assourdissant, des rires, des appels, des chocs de vaisselle  au vent des fenêtres, les bougies s’effaraient et coulaient  tandis que des papillons de nuit battaient des ailes, dans l’air chauffé par l’odeur des viandes, et que traversaient de petits souffles glacés.

– Hein ? s’amusent-ils ? disait Pauline enfoncée dans une matelote, qu’elle déclarait extraordinaire.

Elle se pencha pour ajouter :

– Vous n’avez pas reconnu M. Albert, là-bas ?

C’était, en effet, le jeune Lhomme, au milieu de trois femmes équivoques, une vieille dame en chapeau jaune, à mine basse de pourvoyeuse, et deux mineures, deux fillettes de treize ou quatorze ans, déhanchées, d’une effronterie gênante. Lui, très ivre déjà, tapait son verre sur la table, parlait de rosser le garçon, s’il n’apportait pas des liqueurs tout de suite.

– Ah bien ! reprit Pauline, en voilà une famille ! la mère à Rambouillet, le père à Paris et le fils à Joinville… Ils ne se marcheront pas sur les pieds.

Denise, qui détestait le bruit, souriait pourtant, goûtait la joie de ne plus penser, au milieu d’un tel vacarme. Mais, tout d’un coup, il y eut, dans la salle voisine, un éclat de voix qui couvrit les autres. C’étaient des hurlements, que des gifles durent suivre, car on entendit des poussées, des chaises abattues, toute une lutte, où revenaient les cris de la rivière :

– À l’eau, les calicots !

– Les caboulots, à l’eau ! à l’eau !

Et, lorsque la grosse voix du cabaretier eut calmé la bataille, Hutin brusquement parut. En vareuse rouge, une toque renversée derrière le crâne, il avait à son bras la grande fille blanche, la barreuse, qui, pour porter les couleurs de la yole, s’était planté une touffe de coquelicots sur l’oreille. Des clameurs, des applaudissements accueillirent leur entrée  et il rayonnait, il bombait la poitrine en se dandinant avec le roulis des marins, il étalait un coup de poing qui lui bleuissait la joue, tout gonflé de la joie d’être remarqué. Derrière eux, l’équipe suivait. Une table fut prise d’assaut, le tapage devint formidable.

– Il paraît, expliqua Baugé, après avoir écouté les conversations derrière lui, il paraît que les étudiants ont reconnu la femme de Hutin, une ancienne du quartier, qui chante à présent dans un beuglant, à Montmartre. Et alors on s’est cogné pour elle… Ces étudiants, ça ne paie jamais les femmes !

– En tout cas, dit Pauline d’un air pincé, elle est joliment laide, celle-là, avec ses cheveux carotte… Vrai, je ne sais où M. Hutin les ramasse, mais elles sont toutes plus sales les unes que les autres.

Denise avait pâli. C’était en elle un froid de glace, comme si, goutte à goutte, le sang de son cœur se fût retiré. Déjà, sur la berge, devant la yole rapide, elle avait senti un premier frisson  et, maintenant, elle ne pouvait douter, cette fille était bien avec Hutin. La gorge serrée, les mains tremblantes, elle ne mangeait plus.

– Qu’avez-vous ? demanda son amie.

– Rien, balbutia-t-elle, il fait un peu chaud.

Mais la table de Hutin était voisine, et quand il eut aperçu Baugé, qu’il connaissait, il engagea la conversation d’une voix aiguë, pour continuer à occuper la salle.

– Dites donc, cria-t-il, êtes-vous toujours vertueux, au Bon Marché ?

– Pas tant que ça, répondit l’autre très rouge.

– Laissez donc ! ils ne prennent que des vierges, et ils ont un confessionnal en permanence pour les vendeurs qui les regardent… Une maison où l’on fait des mariages, merci !

Des rires s’élevèrent. Liénard, qui était de l’équipe, ajouta :

– Ce n’est pas comme au Louvre… Il y a une accoucheuse attachée au comptoir des confections. Parole d’honneur !

La gaieté redoubla. Pauline elle-même éclatait, tellement l’accoucheuse lui semblait drôle. Mais Baugé restait vexé des plaisanteries sur l’innocence de sa maison. Il se lança tout d’un coup.

– Avec ça que vous êtes bien, au Bonheur des Dames ! Flanqués à la porte pour un mot ! et un patron qui a l’air de raccrocher ses clientes !

Hutin ne l’écoutait plus, entamait l’éloge de la place Clichy. Il y connaissait une jeune fille, qui était si convenable, que les acheteuses n’osaient s’adresser à elle, de peur de l’humilier. Ensuite, il rapprocha son couvert, il raconta qu’il avait fait cent quinze francs pendant la semaine  oh ! une semaine épatante, Favier laissé à cinquante-deux francs, tout le tableau de ligne roulé  et ça se voyait, n’est-ce pas ? il bouffait la monnaie, il ne se coucherait pas avant d’avoir liquidé les cent quinze francs. Puis, comme il se grisait, il tomba sur Robineau, ce gringalet de second qui affectait de se tenir à part, au point de ne pas vouloir, dans la rue, marcher avec un de ses vendeurs.

– Taisez-vous, dit Liénard, vous parlez trop, mon cher.

La chaleur avait grandi, les bougies coulaient sur les nappes tachées de vin  et, par les fenêtres ouvertes, lorsque le bruit des dîneurs tombait brusquement, entrait une voix lointaine, prolongée, la voix de la rivière et des grands peupliers, qui s’endormaient dans la nuit calme. Baugé venait de demander l’addition, en voyant que Denise n’allait pas mieux, toute blanche, le menton convulsé par les larmes qu’elle retenait  mais le garçon ne reparaissait plus, et elle dut subir encore les éclats de voix de Hutin. Maintenant, il se disait plus chic que Liénard, parce que Liénard mangeait simplement l’argent de son père, tandis que lui mangeait l’argent gagné, le fruit de son intelligence. Enfin, Baugé paya, les deux femmes sortirent.

– En voilà une du Louvre, murmura Pauline dans la première salle, en regardant une grande fille mince qui mettait son manteau.

– Tu ne la connais pas, tu n’en sais rien, dit le jeune homme.

– Avec ça ! et la façon de se draper !… Rayon de l’accoucheuse, va ! Si elle a entendu, elle doit être contente !

Ils étaient dehors. Denise eut un soupir de soulagement. Elle avait cru mourir, dans cette chaleur suffocante, au milieu de ces cris  et elle expliquait toujours son malaise par le manque d’air. À présent, elle respirait. Une fraîcheur tombait du ciel étoilé. Comme les deux jeunes filles quittaient le jardin du restaurant, une voix timide murmura dans l’ombre :

– Bonsoir, mesdemoiselles.

C’était Deloche. Elles ne l’avaient pas vu au fond de la première salle, où il dînait seul, après être venu de Paris à pied, pour le plaisir. En reconnaissant cette voix amie, Denise, souffrante, céda machinalement au besoin d’un soutien.

– Monsieur Deloche, vous rentrez avec nous, dit-elle. Donnez-moi votre bras.

Déjà Pauline et Baugé marchaient devant. Ils s’étonnèrent. Ils n’auraient pas cru que ça se ferait ainsi, et avec ce garçon. Pourtant, comme on avait une heure encore avant de prendre le train, ils allèrent jusqu’au bout de l’île, ils suivirent la berge, sous les grands arbres  et, de temps à autre, ils se retournaient, ils murmuraient :

– Où sont-ils donc ? Ah ! les voici… c’est drôle tout de même.

D’abord, Denise et Deloche avaient gardé le silence. Lentement, le vacarme du restaurant se mourait, prenait une douceur musicale, au fond de la nuit  et ils entraient plus avant dans le froid des arbres, encore fiévreux de cette fournaise, dont les bougies s’éteignaient une à une, derrière les feuilles. En face d’eux, c’était comme un mur de ténèbres, une masse d’ombre, si compacte, qu’ils ne distinguaient pas même la trace pâle du sentier. Cependant, ils allaient avec douceur, sans crainte. Puis, leurs yeux s’accoutumèrent, ils virent à droite les troncs des peupliers, pareils à des colonnes sombres portant les dômes de leurs branches, criblés d’étoiles  tandis que, sur la droite, l’eau par moments avait dans le noir un luisant de miroir d’étain. Le vent tombait, ils n’entendaient plus que le ruissellement de la rivière.

– Je suis très content de vous avoir rencontrée, finit par balbutier Deloche, qui se décida à parler le premier. Vous ne savez pas combien vous me faites plaisir, en consentant à vous promener avec moi.

Et, les ténèbres aidant, après bien des paroles embarrassées, il osa dire qu’il l’aimait. Depuis longtemps, il voulait le lui écrire  et jamais elle ne l’aurait su peut-être, sans cette belle nuit complice, sans cette eau qui chantait et ces arbres qui les couvraient du rideau de leurs ombrages. Pourtant, elle ne répondait point, elle marchait toujours à son bras, du même pas de souffrance. Il cherchait à lui voir le visage, lorsqu’il entendit un léger sanglot.

– Oh ! mon Dieu ! reprit-il, vous pleurez, mademoiselle, vous pleurez… Est-ce que je vous ai fait de la peine ?

– Non, non, murmura-t-elle.

Elle tâchait de retenir ses larmes, mais elle ne le pouvait pas. À table déjà, elle avait cru que son cœur éclatait. Et, maintenant, elle s’abandonnait dans cette ombre, des sanglots venaient de l’étouffer, en pensant que, si Hutin se trouvait à la place de Deloche et lui disait ainsi des tendresses, elle serait sans force. Cet aveu qu’elle se faisait enfin, l’emplissait de confusion. Une honte lui brûlait la face, comme si elle fût tombée sous ces arbres, aux bras de ce garçon qui s’étalait avec des filles.

– Je ne voulais pas vous offenser, répétait Deloche que les larmes gagnaient.

– Non, écoutez, dit-elle d’une voix encore tremblante, je n’ai aucune colère contre vous. Seulement, je vous en prie, ne me parlez plus comme vous venez de le faire… Ce que vous demandez est impossible. Oh ! vous êtes un bon garçon, je veux bien être votre amie, mais pas davantage… Entendez-vous, votre amie !

Il frémissait. Après quelques pas faits en silence, il balbutia :

– Enfin, vous ne m’aimez pas ?

Et, comme elle lui évitait le chagrin d’un non brutal, il reprit d’une voix douce et navrée :

– D’ailleurs, je m’y attendais… Jamais je n’ai eu de chance, je sais que je ne puis être heureux. Chez moi, on me battait. À Paris, j’ai toujours été un souffre-douleur. Voyez-vous, lorsqu’on ne sait pas prendre les maîtresses des autres, et qu’on est assez gauche pour ne pas gagner de l’argent autant qu’eux, eh bien ! on devrait crever tout de suite dans un coin… Oh ! soyez tranquille, je ne vous tourmenterai plus. Quant à vous aimer, vous ne pouvez m’en empêcher, n’est-ce pas ? Je vous aimerai pour rien, comme une bête… Voilà ! tout fiche le camp, c’est ma part dans la vie.

À son tour, il pleura. Elle le consolait, et dans leur effusion amicale, ils apprirent qu’ils étaient du même pays, elle de Valognes, lui de Briquebec, à treize kilomètres. Ce fut un nouveau lien. Son père à lui, petit huissier nécessiteux, d’une jalousie maladive, le rossait en le traitant de bâtard, exaspéré de sa longue figure blême et de ses cheveux de chanvre, qui, disait-il, n’étaient pas dans la famille. Ils en arrivèrent à parler des grands herbages entourés de haies vives, des sentiers couverts qui se perdent sous les ormes, des routes gazonnées comme des allées de parc. Autour d’eux, la nuit pâlissait encore, ils distinguaient les joncs de la rive, la dentelle des ombrages, noire sur le scintillement des étoiles  et un apaisement leur venait, ils oubliaient leurs maux, rapprochés par leur malchance, dans une amitié de bons camarades.

– Eh bien ? demanda vivement Pauline à Denise, en la prenant à part, quand ils furent devant la station.

La jeune fille comprit au sourire et au ton de tendre curiosité. Elle devint très rouge, en répondant :

– Mais jamais, ma chère ! Puisque je vous ai dit que je ne voulais pas !… Il est de mon pays. Nous causions de Valognes.

Pauline et Baugé restèrent perplexes, dérangés dans leurs idées, ne sachant plus que croire. Deloche les quitta sur la place de la Bastille  comme tous les jeunes gens au pair, il couchait au magasin, où il devait être à onze heures. Ne voulant pas rentrer avec lui, Denise, qui s’était fait donner une permission de théâtre, accepta d’accompagner Pauline chez Baugé. Celui-ci, pour se rapprocher de sa maîtresse, était venu demeurer rue Saint-Roch. On prit un fiacre, et Denise demeura stupéfaite, lorsque, en chemin, elle sut que son amie allait passer la nuit avec le jeune homme. Rien n’était plus facile, on donnait cinq francs à Mme Cabin, toutes ces demoiselles en usaient. Baugé fit les honneurs de sa chambre, garnie de vieux meubles Empire, envoyés par son père. Il se fâcha quand Denise parla de régler, puis finit par accepter les quinze francs soixante, qu’elle avait posés sur la commode  mais il voulut alors lui offrir une tasse de thé, et il se battit contre une bouilloire à esprit-de-vin, fut obligé de redescendre acheter du sucre. Minuit sonnait, quand il emplit les tasses.

– Il faut que je m’en aille, répétait Denise.

Et Pauline répondait :

– Tout à l’heure… Les théâtres ne ferment pas si tôt.

Denise était gênée dans cette chambre de garçon. Elle avait vu son amie se mettre en jupon et en corset, elle la regardait préparer le lit, l’ouvrir, taper les oreillers de ses bras nus  et ce petit ménage d’une nuit d’amour, fait devant elle, la troublait, lui causait une honte, en éveillant de nouveau, dans son cœur blessé, le souvenir de Hutin. Ce n’était guère salutaire des journées pareilles. Enfin à minuit un quart, elle les quitta. Mais elle partit confuse, lorsque, en réponse à son souhait innocent d’une bonne nuit, Pauline cria étourdiment :

– Merci, la nuit sera bonne !

La porte particulière qui menait à l’appartement de Mouret et aux chambres du personnel, se trouvait rue Neuve-Saint-Augustin. Mme Cabin tirait le cordon, puis donnait un coup d’œil, pour pointer la rentrée. Une veilleuse éclairait faiblement le vestibule, Denise se trouva dans cette lueur, hésitante, prise d’une inquiétude, car en tournant le coin de la rue, elle avait vu la porte se refermer sur l’ombre vague d’un homme. Ce devait être le patron, rentrant de soirée  et l’idée qu’il était là, dans le noir, à l’attendre peut-être, lui causait une de ces peurs étranges, dont il la bouleversait encore, sans motif raisonnable. Quelqu’un remua au premier, des bottes craquaient. Alors, elle perdit la tête, elle poussa une porte qui donnait sur le magasin, et qu’on laissait ouverte, pour les rondes de surveillance. Elle était dans le rayon de la rouennerie.

– Mon Dieu ! comment faire ? balbutia-t-elle, au milieu de son émotion.

La pensée lui vint qu’il existait, en haut, une autre porte de communication, conduisant aux chambres. Seulement, il fallait traverser tout le magasin. Elle préféra ce voyage, malgré les ténèbres qui noyaient les galeries. Pas un bec de gaz ne brûlait, il n’y avait que des lampes à huile, accrochées de loin en loin aux branches des lustres  et ces clartés éparses, pareilles à des taches jaunes, et dont la nuit mangeait les rayons, ressemblaient aux lanternes pendues dans des mines. De grandes ombres flottaient, on distinguait mal les amoncellements de marchandises, qui prenaient des profils effrayants, colonnes écroulées, bêtes accroupies, voleurs à l’affût. Le silence lourd, coupé de respirations lointaines, élargissait encore ces ténèbres. Pourtant, elle s’orienta : le blanc, à sa gauche, faisait une coulée pâle, comme le bleuissement des maisons d’une rue, sous un ciel d’été  alors, elle voulut traverser tout de suite le hall, mais elle se heurta dans des piles d’indienne et jugea plus sûr de suivre la bonneterie, puis les lainages. Là, un tonnerre l’inquiéta, le ronflement sonore de Joseph, le garçon, qui dormait derrière les articles de deuil. Elle se jeta vite dans le hall, que le vitrage éclairait d’une lumière crépusculaire  il semblait agrandi, plein de l’effroi nocturne des églises, avec l’immobilité de ses casiers et les silhouettes des grands mètres, qui dessinaient des croix renversées. Maintenant elle fuyait. À la mercerie, à la ganterie, elle faillit enjamber encore des garçons de service, et elle se crut seulement sauvée, lorsqu’elle trouva enfin l’escalier. Mais, en haut, devant le rayon des confections, une terreur la saisit en apercevant une lanterne, dont l’œil clignotant marchait : c’était une ronde, deux pompiers en train de marquer leur passage aux cadrans des indicateurs. Elle resta une minute sans comprendre, elle les regarda passer des châles à l’ameublement, puis à la lingerie, épouvantée de leur manœuvre étrange, de la clef qui grinçait, des portes de tôle qui retombaient avec un bruit de massacre. Quand ils approchèrent, elle se réfugia au fond du salon des dentelles, d’où le brusque appel d’une voix la fit aussitôt ressortir, pour gagner la porte de communication en courant. Elle avait reconnu la voix de Deloche, il couchait dans son rayon, sur un petit lit en fer, qu’il dressait lui-même tous les soirs  et il n’y dormait pas encore, il y revivait, les yeux ouverts, les heures douces de la soirée.

– Comment ! c’est vous, mademoiselle ! dit Mouret, que Denise trouva devant elle, dans l’escalier, une petite bougie de poche à la main.

Elle balbutia, voulut expliquer qu’elle venait de chercher quelque chose au rayon. Mais il ne se fâchait point, il la regardait de son air à la fois paternel et curieux.

– Vous aviez donc une permission de théâtre ?

– Oui, monsieur.

– Et vous êtes-vous divertie ?… À quel théâtre êtes-vous allée ?

– Monsieur, je suis allée à la campagne.

Cela le fit rire. Puis, il demanda, en appuyant sur les mots :

– Toute seule ?

– Non, monsieur, avec une amie, répondit-elle, les joues empourprées, honteuse de la pensée qu’il avait sans doute.

Alors, il se tut. Mais il la regardait toujours, dans sa petite robe noire, coiffée de son chapeau garni d’un seul ruban bleu. Est-ce que cette sauvageonne finirait par devenir une jolie fille ? Elle sentait bon de sa course au grand air, elle était charmante avec ses beaux cheveux épeurés sur son front. Et lui qui, depuis six mois, la traitait en enfant, qui la conseillait parfois, cédant à des idées d’expérience, à des envies méchantes de savoir comment une femme poussait et se perdait dans Paris, il ne riait plus, il éprouvait un sentiment indéfinissable de surprise et de crainte, mêlé de tendresse. Sans doute, c’était un amant qui l’embellissait ainsi. À cette pensée, il lui sembla qu’un oiseau favori, dont il jouait, venait de le piquer au sang.

– Bonsoir, monsieur, murmura Denise, en continuant de monter, sans attendre.

Il ne répondit pas, la regarda disparaître. Puis, il rentra chez lui.