« Trois hommes dans un bateau », Chapitre VIII   

Chapitre VIII

CHANTAGE. – LA VRAIE MÉTHODE À SUIVRE. – SANS-GÊNE DES PROPRIÉTAIRES RIVERAINS. – LES PANCARTES « ATTENTION ! ». – SENTIMENTS PEU CHRÉTIENS DE HARRIS. – HARRIS CHANTEUR COMIQUE. – UNE SOIRÉE DANS LA HAUTE SOCIÉTÉ. – HONTEUSE CONDUITE DE DEUX JEUNES VOYOUS. – UN RENSEIGNEMENT UTILE. – GEORGE ET SON BANJO.

Nous fîmes halte pour déjeuner sous les saules, près de Hampton Park. C’est un joli petit coin, un agréable plateau verdoyant qui longe la rive, à l’ombre des arbres. Nous venions à peine d’entamer le troisième service – pain et confiture – lorsqu’un monsieur en manches de chemise et pipe au bec s’approcha de nous et nous demanda si nous savions que nous étions en infraction. Nous répondîmes que nous n’avions pas encore considéré cette question d’assez près pour en arriver, sur ce point, à une conclusion définitive, mais que, s’il nous donnait sa parole d’honneur que nous étions sur une propriété privée, nous serions volontiers disposés à le croire.

Il nous accorda l’assurance requise, et nous le remerciâmes ; mais comme il ne bougeait pas et ne semblait pas satisfait, nous lui demandâmes si nous pouvions faire encore quelque chose pour lui. Harris, qui n’est pas bégueule, lui offrit une tartine de confiture.

J’imagine que le bonhomme devait appartenir à quelque secte pour qui le pain et la confiture font l’objet d’un tabou, car il déclina l’offre avec la gracieuseté d’un bouledogue, comme s’il souffrait d’en subir la tentation, et ajouta qu’il avait le devoir de nous expulser.

Harris lui dit que le devoir était chose sacrée, et il lui demanda comment il comptait s’y prendre pour l’accomplir. Harris est ce qu’on peut appeler un homme grand et bien bâti, et il a l’air rudement costaud. Le type le mesura de haut en bas, et dit qu’il allait consulter son maître, et puis qu’il reviendrait nous flanquer à l’eau.

Bien entendu, on ne le revit plus, et bien entendu, ce qu’il voulait, c’était un shilling. Il y a un certain nombre de voyous des rives qui se font de coquettes rentes pendant l’été, en rôdant sur les berges et en rançonnant de cette façon les pauvres nigauds. Ils se prétendent envoyés par le propriétaire. La vraie méthode à suivre est de leur décliner nom et adresse, et de laisser le propriétaire – s’il a vraiment quelque chose à voir dans l’histoire – vous convoquer et prouver que vous avez porté atteinte à sa propriété en posant un instant votre séant sur une touffe d’herbe. Mais la plupart des gens sont si paresseux et si timides qu’ils préfèrent encourager cette pratique en lui cédant, au lieu d’y mettre fin par un peu de fermeté.

De la même manière, il serait bon de dénoncer tout abus dont les propriétaires eux-mêmes sont susceptibles de se rendre coupables. L’égoïsme des propriétaires terriens augmente chaque année. Si on les laissait faire, ils clôtureraient complètement la Tamise. Ils ne s’en privent d’ailleurs pas sur les petits affluents et dans les bras morts. Ils plantent des piquets au fond du lit de la rivière, tendent des chaîne d’une rive à l’autre, et clouent d’énormes pancartes sur chaque arbre. La vue de ces écriteaux réveille tous les mauvais instincts de ma nature. J’ai envie de les arracher et d’en marteler la tête de l’homme qui les a fait poser, jusqu’à ce que mort s’ensuive, et puis de l’enterrer et de couvrir sa tombe de cette pancarte, en guise de dalle funéraire.

Je fis part de mes sentiments à Harris, et il me confia que les siens étaient pires encore. Non seulement il tuerait le misérable poseur d’écriteaux, mais il massacrerait aussi toute sa famille, tous ses amis et connaissances, puis mettrait le feu à sa maison. Je fis remarquer à Harris que sa vengeance allait tout de même un peu trop loin, et il répondit :

« Pas du tout. Il n’aurait que ce qu’il mérite, et j’irais chanter des chansons comiques sur les ruines. »

Il me déplut d’entendre Harris donner cours à son délire sanguinaire. Frère, ne laisse jamais tes instincts de justice dégénérer en pure vindicte. Il me fallut un bon moment avant de ramener Harris à une considération plus chrétienne du sujet, mais je finis par y parvenir : il me promit d’épargner, en tout cas, les amis et connaissances et de ne pas chanter de chansonnettes sur les ruines.

Vous n’avez jamais entendu Harris chanter de chanson comique, sinon vous comprendriez que je venais de rendre un fier service à l’humanité. Harris s’est mis en tête qu’il sait pousser la chansonnette. Mais ceux de ses amis qui l’ont entendu sont persuadés qu’il ne sait pas et ne saura jamais chanter, et qu’on ne devrait même pas lui permettre d’essayer.

Si d’aventure, dans une soirée, on prie Harris de chanter, il répond :

« Volontiers, mais je vous préviens, je ne connais que des chansons comiques. »

Et il vous dit cela d’un ton qui laisse entendre qu’il faut avoir écouté ça une fois dans sa vie, avant de mourir.

« Oh ! Que c’est aimable, dit l’hôtesse. Chantez-en une, monsieur Harris. »

Alors Harris se lève, et s’approche du piano ; avec au visage la joie rayonnante d’une âme généreuse qui s’avance vers vous un présent à la main.

« Allons, silence, s’il vous plaît, mes amis ! dit la maîtresse de maison à ses invités, M. Harris va vous chanter une chanson comique.

– Ah ! bravo ! » murmura-t-on, et on revient en hâte de la serre, on va s’avertir les uns et les autres dans toute la maison, on accourt s’entasser au salon, où l’on fait cercle, minaudant d’impatience.

Puis Harris commence.

La voix importe peu dans une chanson comique. On ne s’attend pas à une diction ni à des vocalises sans faille. On se soucie peu que le chanteur s’aperçoive au milieu d’une note qu’il est un ton trop haut et qu’il se corrige brusquement. On ne se préoccupe pas davantage de la mesure, et peu vous importe que l’interprète soit en avance sur l’accompagnement et qu’il s’interrompe au milieu d’un couplet pour s’accorder avec le pianiste, et reprenne la strophe tout entière. Mais on espère par contre qu’il connaîtra les paroles.

On ne s’attend pas à ce que le monsieur ne se rappelle plus que les trois premiers vers du premier couplet, et ne cesse de les répéter jusqu’au moment de commencer le refrain. On ne s’attend pas à ce qu’il s’arrête au beau milieu d’un vers et confesse avec un sourire que c’est très drôle, mais qu’il a complètement oublié la suite, et puis il tente d’en improviser une, et qu’ensuite il se la rappelle tout d’un coup, alors qu’il chante une partie totalement différente, et qu’il s’interrompe à nouveau pour vous la faire entendre sans même vous avertir. On ne s’attend pas… Mais je préfère vous donner une idée de Harris dans ses œuvres, et vous pourrez ainsi en juger par vous-même.

Harris (debout devant le piano et s’adressant à l’auditoire suspendu à ses lèvres) :

« Je crains que ce ne soit un peu ringard, vous savez. Je suppose que vous la connaissez tous, n’est-ce pas ? Mais c’est la seule que je sache. C’est la chanson du juge dans Pinafore… Non, ce n’est pas Pinafore… c’est… vous savez bien… enfin… quoi… l’autre. Vous vous joindrez à moi pour le refrain, n’est-ce pas ? »

(Murmures de plaisir de l’auditoire impatient d’apporter son concours. Brillante exécution du prélude à la chanson du Juge, dans « Cour d’Assises », par un pianiste nerveux. Le moment est venu pour Harris de chanter. Mais il ne semble pas s’en apercevoir. Le pianiste nerveux recommence son prélude, et Harris, qui se décide à ouvrir la bouche en même temps, expédie les deux premiers vers de la chanson du Premier Magistrat dans «Pinafore ». Le pianiste nerveux tente de poursuivre son prélude, y renonce, et s’efforce d’accompagner Harris sur l’air de la chanson du Juge dans « Cour d’Assises », puis s’aperçoit que cela ne colle pas, essaie de se rappeler où il en est, ce qu’il fait là, mais perd la tête et s’arrête court.)

HARRIS (l’encourageant aimablement) : « Vous savez que vous vous en tirez très bien ! Continuez !

LE PIANISTE NERVEUX : Je crains qu’il n’y ait une erreur quelque part. Que chantez-vous au juste ?

HARRIS (vivement) : Mais la chanson du Juge dans « Cour d’Assises ». Vous ne la connaissez pas ?

UN AMI DE HARRIS (au fond du salon) : Mais, non tête de linotte, tu chantais la chanson de l’Amiral dans Pinafore. »

(Longue discussion entre Harris et l’ami de Harris à propos de ce que Harris chante en réalité. Finalement, l’ami admet que peu importe la chanson, pourvu que Harris continue de la chanter ; et Harris, visiblement en proie à un violent sentiment d’injustice, prie le pianiste de recommencer. Le pianiste, donc, attaque le prélude de la chanson de l’Amiral, et Harris, croyant venu le moment de chanter, commence)

HARRIS : « Quand j’étais jeune, et que le barreau m’appelait. »

(Éclat de rire général, que Harris prend pour un compliment. Le pianiste, songeant à sa femme et à ses enfants, renonce à une lutte inégale et se retire. Il est remplacé par un monsieur aux nerfs plus solides.)

LE NOUVEAU PIANISTE (jovial) : « Allons-y, mon vieux, vous commencez, et je vous suis. Laissons tomber les préludes, voulez-vous ?

HARRIS (qui a fini par comprendre, riant) : Sapristi ! Je vous demande pardon. Bien sûr… j’ai confondu les deux chansons. C’est le nom de Jenkins qui m’a troublé. Eh bien, allons-y. »

(Il chante. Sa voix semble venir de la cave, et elle fait songer aux premiers grondements sourds d’un tremblement de terre.)

« Quand j’étais môme, je fus un temps.

Saute-ruisseau chez un notaire.

(Au pianiste, à part) : C’est trop bas, mon vieux. Reprenons, si cela ne t’ennuie pas. »

(Il rechante les deux premiers vers d’une voix de fausset suraiguë, cette fois. Grand étonnement dans l’auditoire. Une vieille dame nerveuse près de la cheminée tombe en larmes, et on doit l’éloigner.)

Harris (poursuivant) : « Je balayais les vitres, je balayais la porte. Et je…

Non, non, ce n’est pas ça. Je balayais les vitres de la grande porte d’entrée. Et je cirais le parquet… Non, que le diable m’emporte… Je vous demande pardon… C’est marrant, je n’arrive pas à me rappeler ce couplet… Et je… et je… Eh bien ! Tant pis, nous allons passer au refrain (Il chante) :

Et je digue digue digue digue digue don.

Je suis…

Et maintenant, pour le refrain, vous répétez les deux derniers vers :

Le chœur : Et il digue digue digue digue digue don,

Il est devenu le chef de la marine royale. »

Pas une seconde, Harris ne s’aperçoit qu’il se rend ridicule et qu’il ennuie un tas de gens qui ne lui ont jamais fait de mal. Il se figure sincèrement leur avoir fait une faveur, et il promet d’interpréter une autre chanson comique après le dîner.

Parler chansons comiques et réceptions me rappelle un incident assez curieux dont j’ai été témoin. Comme il jette une vive lumière sur le fonctionnement intime de la nature humaine en général, il est bon, je pense, d’en faire état dans ces pages.

Nous étions à une soirée. Nous avions nos plus beaux habits, nous causions avec distinction, et nous étions tous très heureux – tous, sauf deux étudiants revenus d’Allemagne, jeunes gens vulgaires, visiblement agités et mal à l’aise, comme s’ils trouvaient le temps long. En vérité, nous étions trop intelligents pour eux. Notre conversation brillante et raffinée tout comme nos goûts de gens du grand monde les dépassaient. Ils n’étaient pas à leur place parmi nous. Ils n’auraient jamais dû s’y trouver. Tout le monde s’accorda sur ce point, par la suite.

On joua des morceaux des vieux maîtres allemands. On discuta philosophie et morale. On flirta avec une dignité pleine de grâce. On fit même de l’humour – d’une façon très chic.

Après le dîner, quelqu’un récita un poème français, que chacun déclara admirable. Une dame chanta en espagnol une ballade sentimentale, si pathétique qu’elle arracha des larmes à un ou deux d’entre nous.

Et puis ces deux jeunes gens se levèrent et nous demandèrent si nous avions jamais entendu Herr Glossenn Boschen (qui venait précisément d’arriver et se trouvait en bas, dans la salle à manger) chanter en allemand son grand air comique.

Nul d’entre nous ne l’avait entendu, autant qu’on s’en souvînt.

Les jeunes gens affirmèrent que c’était la chanson la plus drôle qui fût jamais écrite, et, si nous le voulions, ils demanderaient à Herr Glossenn Boschen, qu’ils connaissaient très bien, de nous l’interpréter. Cette chanson était si drôle, affirmèrent-ils, que la fois où Herr Glossenn Boschen l’avait chantée devant l’empereur d’Allemagne, ce dernier avait tant ri qu’on avait dû le mettre au lit pour le calmer.

Ils ajoutèrent que personne ne savait la mettre en valeur comme Herr Glossenn Boschen, car il arborait, de la première à la dernière parole, un air si grave, que c’était à croire qu’il chantait une tragédie. Parti pris qui, bien entendu, ne faisait que redoubler l’effet comique. Jamais, insistèrent-ils, il ne laissait deviner à ses intonations ou à ses gestes – ce qui eût tout gâté – qu’il s’agissait d’une chanson amusante. C’était précisément son air sérieux, voire pathétique, qui en faisait toute la drôlerie.

Nous répondîmes que cela nous amuserait beaucoup de l’entendre, et ils descendirent chercher Herr Glossenn Boschen.

Il devait aimer chanter cette chanson, car il arriva aussitôt et se mit au piano sans mot dire.

« Oh ! Vous allez rire ! » chuchotèrent les jeunes gens en traversant le salon pour aller prendre place derrière le dos du professeur.

Herr Glossenn Boschen s’accompagnait lui-même. Le prélude n’avait rien de comique. C’était un air plein d’âme et lugubre à vous donner le frisson ; mais nous nous murmurions l’un à l’autre que c’était la manière allemande, et nous nous apprêtions à nous amuser.

Je ne comprends pas l’allemand. Je l’ai appris à l’école, et, deux ans après la fin de mes études, je ne m’en rappelais plus un seul mot ; je n’ai jamais eu à m’en plaindre depuis. Toutefois, je ne tenais pas, dans cette noble assemblée, à laisser deviner mon ignorance, et il me vint une idée que je jugeai assez bonne. Je ne quittai pas des yeux les deux jeunes étudiants, et imitai leurs réactions. Quand ils gloussaient, je gloussais ; quand ils éclataient de rire, j’éclatais pareillement ; et de temps à autre, j’ajoutais un petit ricanement de mon cru, comme si je venais de capter un trait d’esprit qui avait échappé aux autres. Je me félicitais intérieurement de cette fine astuce.

Je remarquai, tandis que Herr Glossenn Boschen poursuivait, que je n’étais pas le seul à imiter les deux étudiants. Nombre d’invités tenaient leurs yeux fixés sur eux et gloussaient quand ils gloussaient, pouffaient quand ils pouffaient ; et, comme tous deux n’arrêtaient pas de glousser, de pouffer et d’éclater de rire, tout se passait à merveille.

Et pourtant, le professeur allemand n’avait pas l’air content. Au premier de nos rires, son visage exprima un grand étonnement, comme si le rire eût été la dernière chose à laquelle il se fût attendu. On trouva cela d’autant plus drôle que l’on savait que son sérieux imperturbable faisait partie du spectacle, et que, s’il avait eu la faiblesse de sourire à son propre comique, il aurait manqué assurément son effet. Comme on continuait de rire, sa surprise fit place à un air de contrariété et d’indignation, et il décocha des regards courroucés à toute l’assistance (excepté aux deux jeunes gens derrière lui, qu’il ne pouvait voir). Cela nous fit hurler de rire.

Ah ! C’était trop drôle ! Il nous ferait mourir ! Les paroles à elles seules, disions-nous, étaient déjà d’un comique à se tordre, mais cette gravité affectée en plus, non, vraiment, c’était trop !

Au dernier couplet, il se surpassa. Il promena autour de lui un tel regard de férocité concentrée que, si les deux jeunes gens ne nous avaient pas prévenus que c’était la manière allemande d’interpréter le comique, nous aurions eu quelque inquiétude ; et l’étrange mélopée prit des accents si déchirants que, n’eussions-nous pas su ce que nous savions, nous aurions sorti nos mouchoirs.

Il acheva au milieu d’un déchaînement d’hilarité. On n’avait jamais rien entendu de plus drôle, affirmait-on en se tapant sur les genoux. Nous trouvâmes étrange, après une démonstration aussi éclatante, que la rumeur populaire pût encore reprocher aux Allemands de manquer d’humour. Et nous demandâmes au Herr Professor pourquoi il ne faisait pas traduire sa chanson en anglais, afin que tous puissent la comprendre et en apprécier la grande portée comique.

Alors Herr Glossenn Boschen se leva, frémissant de colère. Il nous injuria en allemand (langue à mon avis singulièrement appropriée à cet usage), et il trépigna, brandit le poing et nous donna tous les noms d’oiseaux qu’il savait en anglais. Jamais de sa vie, rugissait-il, il n’avait reçu pareil affront.

Il nous apparut alors que sa chanson n’avait rien de comique. Elle parlait d’une jeune fille vivant dans les montagnes du Hartz, et qui avait donné sa vie pour sauver l’âme de son fiancé. À sa mort, celui-ci retrouvait l’âme sœur dans l’au-delà, mais, au dernier couplet, il la quittait pour convoler avec un autre esprit. Je me souviens mal des détails, mais l’histoire est assurément des plus tristes. Herr Boschen nous hurla qu’il l’avait chantée devant l’empereur d’Allemagne, et que celui-ci avait sangloté comme un petit enfant. Il nous dit encore que l’on tenait généralement ce poème pour l’un des plus tragiques et des plus émouvants de la littérature allemande.

La situation était embarrassante pour nous, très embarrassante. Il n’y avait rien à répondre. Nous cherchâmes du regard les deux jeunes criminels, mais ils avaient dû quitter la maison sur la pointe des pieds, dès la fin du morceau.

Nos réjouissances cessèrent là. Je n’ai jamais vu de soirée s’achever aussi discrètement, et avec si peu de cérémonie. On ne se dit même pas bonsoir. On descendit l’escalier l’un après l’autre, à pas furtifs, évitant les lumières. Chacun chuchotait aux domestiques de lui apporter manteau et chapeau, puis allait lui-même ouvrir la porte et s’éclipsait, tournant le coin de la rue au plus vite afin d’éviter les autres.

Depuis lors, je n’ai jamais manifesté grand intérêt pour les chansons allemandes.

Nous atteignîmes l’écluse de Sunbury à trois heures et demie. Juste avant d’arriver aux portes, le fleuve y est d’une douceur exquise, et le bras de dérivation, charmant. Mais n’essayez surtout pas de le remonter à la rame.

J’ai tenté l’expérience une fois. J’étais aux avirons, et je demandai aux copains qui gouvernaient s’ils croyaient la chose faisable. Oh ! oui, ça l’était, me répondirent-ils, à condition de souquer ferme. Nous étions alors juste sous la petite passerelle qui franchit le bras entre les deux barrages. Je me courbai sur les rames et me mis au travail.

Pour souquer ferme, je souquai ferme. À longs coups d’un rythme égal, aussi puissants que rapides, tout mon corps participant harmonieusement à l’effort : du grand style ! Mes deux amis m’affirmèrent que c’était un régal de me voir. Au bout de cinq minutes, persuadé que nous devions être tout près du barrage, je levai les yeux. Nous nous trouvions toujours sous la passerelle, au même point qu’au départ, et ces deux idiots devant moi se tordaient de rire. J’avais ramé comme un galérien, sous le fouet, avec pour seul effet de maintenir le canot à l’ombre de la passerelle. Depuis, je laisse volontiers aux autres le soin de remonter à l’aviron pareils courants.

Nous arrivâmes ensuite à Walton, une assez grande ville pour une agglomération riveraine. Comme toutes ses semblables qui ont les pieds dans l’eau, seule sa partie la plus étroite descend jusqu’au fleuve, si bien que, du canot, on la prendrait pour un petit village d’une demi-douzaine de maisons, au plus. Windsor et Abingdon sont les deux seules villes entre Londres et Oxford dont on aperçoive réellement quelque chose de la Tamise. Toutes les autres se cachent derrière des méandres et c’est à peine si l’on y devine le fleuve du haut d’une rue. Je leur suis reconnaissant d’être aussi discrètes et de laisser les rives aux bois, aux champs et aux travaux hydrauliques.

Reading elle-même a beau faire de son mieux pour gâter, salir et défigurer toute la partie du fleuve qu’elle peut atteindre, elle a quand même la délicatesse de nous épargner la vue d’une bonne part de sa laideur.

César, bien entendu, avait une résidence à Walton : camp, forteresse ou autre chose de ce genre. César était un spécialiste de la remontée des rivières. La reine Elisabeth, elle aussi, est venue par ici. Évidemment. Où que vous alliez, je vous mets au défi de vous débarrasser de cette excellente femme. Cromwell et Bradshaw (pas le Bradshaw de l’indicateur des chemins de fer, mais le ministre du roi Charles) ont de même séjourné en ces lieux. Ils devaient faire une jolie paire, tous les deux.

Il y a, dans l’église de Walton, une « bride-mégère ». On employait ces instruments, jadis, pour discipliner les langues féminines. On y a renoncé, à présent. Je suppose que le fer est devenu rare, et qu’on n’a pas trouvé d’autre métal assez résistant.

L’église est également renommée pour ses tombeaux, et je craignais que Harris ne voulût s’y arrêter. Mais il ne parut pas s’en aviser, et nous poursuivîmes notre route. En amont du pont, le fleuve se fait très sinueux. Cela lui confère du pittoresque, mais présente bien des désagréments du point de vue halage ou avirons, et provoque bien des disputes entre le barreur et le rameur.

On passe devant Oatlands Park, sur la rive droite. C’est un vieux domaine célèbre. Henry VIII le déroba à l’un ou l’autre de ses vassaux, j’ai oublié à qui, et y habita. Il y a, dans le parc, une grotte que l’on peut visiter, moyennant finances, et qui est, paraît-il, merveilleuse ; je me demande bien en quoi. Feu la duchesse d’York, qui résidait à Oatlands, raffolait des chiens et en possédait un très grand nombre. Elle avait fait construire un cimetière spécial où on les enterrait après leur mort. On y compte une cinquantaine de pierres tombales, portant chacune une épitaphe en mémoire de l’animal disparu.

Après tout, les chiens méritent pareil hommage tout autant que la plupart des chrétiens.

Aux « Pilots de Corway » – la première courbe après le pont de Walton – fut livrée une bataille entre César et Cassivelaunus. Cassivelaunus avait barré le fleuve pour arrêter l’armée romaine, en y plantant des pilots (auxquels il avait sans doute accroché un écriteau). Mais César n’en passa pas moins. Impossible d’écarter César de ce fleuve. C’est le genre d’hommes qu’il nous faudrait à présent pour s’opposer aux abus des riverains.

Halliford et Shepperton sont deux jolies petites localités, dans leurs parties riveraines, mais elles n’ont rien de remarquable ni l’une ni l’autre. Il y a cependant, dans le cimetière de Shepperton, une tombe gravée d’un poème, et je craignis une fois de plus que Harris n’eût le soudain désir d’aller y faire un saut. Je le vis qui lorgnait le débarcadère dont nous approchions. Je m’arrangeai donc, d’une secousse adéquate, pour envoyer sa casquette à l’eau, et dans sa précipitation à la repêcher et son indignation de ma maladresse, il oublia ses tombes chéries.

À Weybridge, la Wey (jolie petite rivière, navigable jusqu’à Guilford pour les canots légers, et que je me suis toujours promis de remonter, sans jamais le faire), la Bourne et le canal Basingstoke se jettent tous trois dans la Tamise. L’écluse est juste avant la ville, et la première chose que nous aperçûmes, sur l’une des portes du sas, fut le blazer de George ; un examen plus rapproché nous apprit que George était dedans.

Montmorency se mit à aboyer avec fureur, je poussai de grands cris, Harris beugla. George agita son chapeau, et nous répondit en hurlant. L’éclusier jaillit de sa cabine, la gaffe à la main, persuadé que quelqu’un était tombé dans les sas ; et il parut déçu qu’il n’en fût rien.

George portait à la main un paquet bizarre, recouvert de toile cirée. Rond et plat à un bout, il en sortait un long manche droit.

« Qu’est-ce que c’est ? demanda Harris. Une poêle à frire ?

– Non, répondit George avec une lueur étrange dans le regard. Ils font fureur cet été. Tout le monde en a, sur le fleuve. C’est un banjo.

– Je ne savais pas que tu jouais du banjo ! nous écriâmes-nous à l’unisson, Harris et moi.

– Pas à proprement parler, répliqua George, mais c’est très facile, m’a-t-on dit. Et j’ai acheté la méthode pour apprendre ! »